Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
Nous pratiquons désormais plus volontiers la pesée sur la balance que l’examen de conscience. Cet intérêt accru pour le corps, la musculation, la peau et les cosmétiques n’est pas qu’une tendance. Il irrigue aussi la philosophie, et de nombreux essais stimulants paraissent en cette rentrée à propos du souci de soi. Que dit de notre état d’esprit cette obsession contemporaine ?
Notre corps est-il comme un arbre à l'orée de l'hiver, feignant la mort pour mieux préparer l'apparition de nouveaux bourgeons ? C'est l…
Les épisodes de forte chaleur que nous avons connu cet été ont causé la mort de nombre de personnes vulnérables, mais ils augmenteraient aussi les risques de violences conjugales. La preuve en chiffres.
« Compagnons IA », plateformes et applications en ligne entretiendrait notre solitude… pour mieux en tirer profit ?
Marine Le Pen n’a sans doute pas lu le sociologue quand elle demande à l’État de baisser son train de vie.
Quand Donald Trump publie sur son réseau Truth Social une carte montrant la totalité de l’Amérique du Nord sous la domination des États-Unis, s…
Des conférences organisées par Gérald Bronner pour réarmer la raison.
L’expression popularisée par les réseaux sociaux a pourtant des racines très anciennes… voire antiques.
En ce mois d’octobre, le budget sera âprement discuté à l’Assemblée. Un exercice très contraint, car le déficit public devrait encore se creuser…
Le blocage du détroit d’Ormuz a provoqué une crise du commerce international. Vivons-nous la fin de la « liberté des mers » ? L…
Des enquêtes ont révélé que des entreprises comme Amazon et Anthropic cherchent à détruire des millions d’ouvrages afin de les numériser et d…
Au lendemain de la victoire du parti d’extrême droite AfD (Alternativ für Deutschland) à l’élection régionale du Land de Saxe-Anhalt, Moritz…
Avec le rachat de sa revue Front populaire par Vincent Bolloré, le philosophe s’intègre toujours plus à la bataille culturelle du milliardaire…
Nous avons beau, selon Aristote, être des « animaux politiques », il peut être appréciable de se retirer loin de nos semblables… Adieu…
Après une longue période de chômage, l'ami de Franck vient de retrouver un emploi… dans une entreprise réputée peu vertueuse. Mais que peut dire…
Avec son roman La solitude des professeurs est infinie (Gallimard, 2026), Yannick Haenel marque la rentrée littéraire… et des classes. Deux jeunes…
Après une année marquée par le scandale du périscolaire à Paris et l’affaire Lyhanna, la psychologue clinicienne Laurence Joseph s’interroge dans…
Le futur collisionneur circulaire promet de répondre aux mystères de l’Univers. Sa construction fait actuellement l’objet d’un débat public entre…
Vais-je à la rencontre de mon corps quand je pars pour randonner en montagne ou quand je vais faire une prise de sang dans un centre d’analyses…
Dans un essai qui paraît au début du mois d’octobre, Soigner sa peau. Exploration d’une obsession (Zones), Mona Chollet s’intéresse aux mécanismes…
Est-il possible de ne pas reconnaître son corps comme le sien, d’avoir l’impression d’avoir écopé par erreur de l’enveloppe charnelle d’un inconnu…
Les penseurs classiques sont loin de loger le corps à la même enseigne ! Qu’il s’agisse de satisfaire ses appétits, de le voir comme véhicule…
Pour savoir ce qui s’y dit et comprendre ce qui s’y joue, Cédric Enjalbert s’est rendu dans deux salons de coiffure, à Paris, où des habitués se…
Loin d’être hermétique, le corps est ouvert aux quatre vents. Il laisse passer les virus, les caresses et, parfois, les coups. Faut-il se réfugier…
Dans Le Rêve de d’Alambert, Diderot avance des thèses matérialistes très subversives, affirme la philosophe des sciences Cécilia Bognon-Küss pour…
Le siècle des Lumières est une période d’intenses controverses sur les notions d’âme, de corps, d’organisme, animal comme humain. De nombreuses…
Dans L’École du Sud, son livre récemment traduit chez Philosophie magazine Éditeur, l’historien des idées allemand Onur Erdur met en lumière le…
Révéler nos failles, est-ce faire preuve de sensiblerie ou de sensibilité ? Cette question qui déchire deux philosophes, l’antique Marc…
S’installer face à un feu de cheminée, un geste philosophique ? La réponse de Gaston Bachelard face aux mystères des stères se consumant dans…
En plein triomphe de la civilisation hédoniste et capitaliste, Jean Baudrillard annonce la “résurrection” de Dieu et du sentiment religieux.
Parfois, le vocabulaire de la philosophie est obscur. Nous vous aidons à y voir plus clair.
La vie mouvementée d’Aristote est faite de revanche. Ulcéré de ne pas être désigné pour succéder à Platon à la tête de l’Académie, il s’exile loin…
S'attacher aux faits mais en démultipliant la focale, c’est ce qu'a réalisé l'écrivaine américaine Laura Kasischke avec son nouveau roman Baignade…
« Qu’est-ce que les hommes désirent vivement, mais ne connaissent point quand ils l’ont ? Le sommeil… », écrivait Léonard de Vinci. Nous passons un tiers de nos vies à dormir, et pourtant le sommeil nous est inaccessible. Une fois endormi, le dormeur devient absent à lui-même. À la fois ici et ailleurs, il ne répond plus, à moins qu’une sollicitation extérieure ne le ramène à la conscience. Et ce n’est qu’une fois éveillé qu’il sait avoir dormi.Songe de nos vies éveilléesSur la base de ces paradoxes quotidiens, la démarche de David Le Breton comble un vide. L’objet des sciences humaines reste en effet une humanité active, en mouvement et plus ou moins lucide. En anthropologue et en historien, Le Breton ouvre les portes de cette terra incognita. Il puise à des sources éloignées dans le temps et l’espace, depuis les mythes de l’Antiquité et l’ethnographie du XXe siècle, jusqu’à l’industrie des somnifères et à la réappropriation du rêve par la psychanalyse. Ce livre explore mille et une façons de dormir – la litière de foin, le matelas à ressorts, les hamacs, les berceaux. Au-delà de cette diversité, il sonde les questions qui se sont posées autour du sommeil. Sait-on avec certitude quand on dort et quand on veille ? Cette interrogation est à la source de la philosophie moderne. « Il n’y a point d’indices concluants ni de marques assez certaines par où l’on puisse distinguer nettement la veille d’avec le sommeil », écrit Descartes dans la Première Méditation. La Sixième Méditation le sort de ce doute. Il y invoque le travail de la mémoire en état de veille, qui « joint les choses qui nous arrivent », ce qu’elle ne fait pas avec les songes. Blaise Pascal, lui, se montre plus évasif : la vie éveillée lui paraît seulement « un songe un peu moins inconstant ».Rêves totalitairesPour autant, le doute métaphysique n’épuise pas la question du sommeil, dont l’enjeu vital se rappelle sans cesse à nous. Quotidienne, banale, parfois médicalisée, la souffrance de l’insomnie trouve un écho dans les tragédies du siècle écoulé. Le Breton recueille ainsi les témoignages de l’impossible sommeil des déportés. Pour eux, l’heure de sommeil est si rare, si menacée, que même le pire des cauchemars est préférable au réveil. Encadrer le sommeil : ce projet totalitaire est aussi celui d’un certain capitalisme. Aujourd’hui, seul le cerveau du dormeur fait obstacle aux flux numériques des réseaux et des séries.Notre part la plus intimeDans son inlassable questionnement, Le Breton s’attaque à une dernière évidence : en principe, les éveillés partagent un monde commun, mais la richesse du monde onirique ne s’ouvre qu’au dormeur solitaire. Or, explique l’anthropologue, il s’agit là d’un point de vue occidental et moderne. En effet, certaines cultures font du monde des rêves un monde partagé. Pour certains peuples non occidentaux, le rêve interfère sans restrictions avec la vie éveillée. Dans Le Pays où rêvent les fourmis vertes, documentaire de Werner Herzog de 1984, on assiste à un échange entre aborigènes australiens et ingénieurs chargés d’explorer le sous-sol de leur territoire. Pour les aborigènes, le monde visible a été dès l’origine entièrement rêvé. L’endroit où fouillent les ingénieurs est celui où « rêvent les fourmis vertes », en communion avec le rêve des humains. Sa profanation mènera au désastre. De cette rencontre filmée émergent deux conceptions incompatibles de la terre et du rêve. Et du bel ouvrage de David Le Breton, une évidence se dégage : cette vie inconsciente qu’est le sommeil est en même temps notre part la plus intime. Désiré ou redouté, accueilli sans limite ou soigneusement encadré par la vie sociale, cet événement quotidien nous mène aux portes de notre vérité mais aussi d’une altérité à nous-mêmes.
Dans un essai vif et engagé, L’autorité est un chantage, le philosophe Tristan Garcia se saisit du « lamento » sur la crise de l’autorité pour engager une réflexion sur cette instance énigmatique. Son livre a divisé la rédaction qui vous en propose deux lectures opposées.Pour : une manuel d’autodéfense salutairePar Clara DegiovanniC’est un essai pour les indociles discrets. Pour ceux qui ne cherchent pas tant à combattre l’autorité – au risque d’en imposer une autre en retour – qu’à la désamorcer astucieusement. Tristan Garcia poursuit, par d’autres voies, le projet de Laisser être et rendre puissant (2023), somme de métaphysique qui visait déjà à offrir à chaque être la chance d’exister sans être brusqué, voire fracassé par diverses forces coercitives. En plus d’être une enquête intellectuelle, ce livre se lit comme un manuel d’autodéfense contre les grands dictateurs ou les cheffaillons. Tristan Garcia fait un sort à toutes les formes d’autorité, de la plus tonitruante à la plus subreptice : celle qui s’exerce à travers le langage corporel, comme l’index tendu vers l’interlocuteur, qui en est l’une des manifestations les plus caractéristiques. L’auteur nous invite à déjouer les mécanismes d’esbroufe des personnalités soi-disant charismatiques, susceptibles, en une formule, de faire ployer n’importe quelle volonté. Des conquistadors espagnols aux prophètes chrétiens : les récits des grandes figures autoritaires sont des histoires que l’on adore se raconter, le plus souvent pour regretter leur disparition.Cette nostalgie, Tristan Garcia lui donne un nom, le « lamento », une complainte parfois érudite qui, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ne touche pas que les pensées réactionnaires ou conservatrices. De Hannah Arendt aux communistes, en passant par certains discours décoloniaux, nombreux sont ceux qui déplorent la fin ou le délitement de « l’autorité traditionnelle ». Loin d’être anecdotiques, ces regrets dévoilent l’un des secrets de l’autorité : être une idée « qui a ceci de particulier […] qu’elle doit être considérée comme perdue pour pouvoir être conçue ». À longueur de discours, combien de dirigeants se présentent comme les seuls à pouvoir « restaurer » une autorité moribonde ? « Mettant en scène sa mise en crise ou son déclin au gré d’une certaine modernité, ces récits nous la rendent désirable. Ils la rendent nécessaire, de sorte qu’il nous faudrait reconnaître le besoin que nous aurions de nous soumettre à quelque chose de plus puissant que nous. » Si l’autorité réclame une telle soumission, c’est toujours « pour notre bien » : pour nous rendre meilleurs, plus autonomes. Tel est son chantage sournois : nous demander d’abdiquer notre puissance pour nous rendre plus puissants. En refermant l’ouvrage, on se dit que les ficelles sont bien grossières et qu’il est grand temps de dégonfler l’autorité de l’autorité.Contre : une décontruction mais trois écueilsPar Martin LegrosLes « non-dupes errent », affirmait Jacques Lacan dans un jeu de mots en forme d’avertissement à tous ceux qui croient pouvoir s’affranchir de toute autorité. Dans son dernier essai enlevé et très référencé, Tristan Garcia semble avoir voulu relever le défi : mettre à bas l’autorité… sans en être dupe. Cette démarche le conduit d’abord à révéler le « chantage » qui serait consubstantiel à l’autorité et aux discours qui la soutiennent : « Soumettez-vous… ou vous aurez le chaos ! » Il cherche ensuite à déconstruire la notion même d’autorité, en remontant à sa source, ce fluide étrange qui permet à certains d’exercer un commandement non contraignant sur d’autres. Un projet ample et nourri de vastes lectures, mais qui achoppe sur trois écueils.Le premier écueil porte sur la méthode : sous couvert d’adopter une position équanime qui présente honnêtement les thèses des uns et des autres, Garcia fait dire à ses adversaires le contraire de ce qu’ils pensent. Il en va ainsi des deux auteurs dont il fait les principales sources d’inspiration du « lamento » sur la crise de l’autorité : Marcel Gauchet et Hannah Arendt. Le premier aurait blâmé l’individu d’avoir détruit toutes les formes d’autorité, du père au maître d’école, en revendiquant ses droits individuels – ce que le philosophe ne dit nulle part. La seconde, pas plus citée que le premier, est censée avoir fait de la perte de la tradition et de l’autorité une catastrophe historique et ontologique qui nécessiterait de « restaurer » un « besoin fondamental » d’ordre consubstantiel à la vie sociale. Or il se trouve que si Arendt affirme bien que le « fil de la tradition » est rompu, ce n’est jamais pour appeler à le restaurer, mais pour mesurer la nouveauté de notre situation. « Vivre sans l’autorité, conclut-elle dans son essai Qu’est-ce que l’autorité ?, veut dire se trouver confronté aux problèmes élémentaires du vivre ensemble des hommes sans la confiance religieuse en un début sacré ni la protection de normes de conduites traditionnelles et évidentes. » En faire une autrice réactionnaire réclamant le retour de l’ordre social est donc un contre-sens.Le deuxième écueil porte sur le fond. En se proposant de remonter à la source même de l’autorité, dans une réflexion par ailleurs passionnante sur la dimension presque liquide de ce fluide qui circule entre les êtres, Tristan Garcia en vient peu à peu à le vider de toute consistance pour en faire, dans les pas de Bourdieu, un pur « effet de champ » dans un réseau de forces sociales, historiques, charismatiques, purement contingent. L’autorité du professeur, du parent ou de l’auteur n’est au final pour lui que la capacité d’un individu à bénéficier d’une situation hégémonique dans un champ donné. Troisième écueil, enfin : Tristan Garcia ne craint pas de livrer en conclusion une leçon de vie et de morale. Convaincu que le sentiment de gratitude et de dette est un leurre, il invite l’individu contemporain à prendre conscience qu’il ne doit rien à personne – « on n’est jamais obligé d’être obligé », « on ne doit pas chercher à se justifier ». Au terme de ce parcours foisonnant, on se demande pourquoi Tristan Garcia n’a pas pris un peu plus au sérieux l’énigme dont nous charge l’autorité au lieu de la congédier… avec autant d’autorité.
À chacun son point de vue ? Certainement pas, rétorque Camille Chamois dans cet ouvrage tiré de sa thèse, qui montre que nul n’est jamais le propriétaire exclusif du regard unique qu’il porte sur le monde. Rappelant le mot célèbre d’Oscar Wilde – selon lequel c’est grâce aux peintures de Turner que les Londoniens ont appris à voir le brouillard –, le jeune philosophe spécialiste de Deleuze explique comment nos perspectives se transmettent ou plus exactement s’incluent les unes les autres. Nous apprenons en effet par les yeux d’autrui pour saisir ce qui nous échappait jusqu’alors et construire une « vue par procuration » qui rend la vision toujours collective, façonnée par l’histoire, structurée par la culture et enrichie par la fréquentation des œuvres d’art. Une telle médiation, amorcée dès la première enfance avec la préhension du biberon avant d’être amplifiée par nos prothèses techniques, des lunettes aux caméras thermiques, dépasse la simple extension des capacités sensorielles pour s’imposer comme une dynamique d’incorporation et une transformation de l’attention. Mais à travers l’analyse de ce processus d’« enchâssement des points de vue », Chamois est également amené à interroger la hiérarchie sociale des regards.Changer nos perspectivesS’appuyant notamment sur Frantz Fanon décrivant le poids écrasant du regard raciste qui assigne le sujet dominé à sa seule couleur de peau, l’ouvrage met en lumière la violence avec laquelle les discriminations confisquent, hiérarchisent ou altèrent la circulation des perspectives. En étendant enfin son enquête au-delà du seul domaine humain vers la perception animale, végétale et même divine, l’essai débouche sur un perspectivisme qui rompt avec un anthropocentrisme trop « visuocentrique ». La perception devient alors le lieu d’un combat politique : dans la mesure où ce sont les institutions sociales qui structurent et donc déterminent ce qui sera visible et ce qui ne le sera pas, décentrer notre regard constitue le préalable indispensable pour démanteler les monopoles sur le réel.
Une question. Un alexandrin peu banal. Un titre énigmatique qui ne laisse rien présager de bon. Tragédie amoureuse ou drame familial ? Jennifer est une héroïne des temps modernes – et quelque chose, dans sa vie, ne tourne pas rond. Lucie Rico déjoue nos souvenirs littéraires et brouille les pistes. L’enquête commence : non pas sur une scène de crime mais dans les replis de la mémoire. Jennifer travaille à Paris où elle rédige des plans de licenciement, met consciencieusement fin aux carrières des gens, jusqu’au jour où la touche « point » de son ordinateur lâche. Cet incident technique devient une catastrophe métaphysique. Sans point, impossible de conclure. Les phrases restent ouvertes, les carrières aussi. C’est alors qu’une phrase du passé fait irruption. Incomplète, obstinée, elle se fige sur une image : « Devant Autant en emporte le vent, Vivien Leigh et Clark Gable vont s’embrasser quand quelqu’un appuie sur pause et » Qui ? Quoi ? Quand ? Comment ?Peut-on faire confiance aux mots ?Pour retrouver la scène primitive d’un trauma effacé, Jennifer s’érige en détective et retourne sur les lieux du crime, à Perpignan, et presque incognito. « Pour me reconstituer moi-même, j’ai suivi la procédure réservée aux affaires criminelles. » Questionner les proches, compulser les albums familiaux ou rejouer la scène avec des amants effarés : la démarche scientifique s’accompagne autant de rebondissements que de déconvenues. Comment détricoter les récits familiaux et comment se frayer un chemin dans ses propres souvenirs si les documents et même les témoignages sont falsifiés au sein même de la famille ? Que faire des liens humains, de l’amour et des trames de nos histoires communes ? À l’image du tableau de Magritte, la mémoire saigne. Reste un petit pan taché de pull jaune.Ce roman est un petit bijou littéraire où Lucie Rico voue aux mots une confiance absolue. Tel Cratyle, qui imaginait les sons comme une enveloppe naturelle contenant en eux-mêmes la vérité des choses, la narratrice questionne le langage, sa chair et le sillage qu’il a tracé en nous. Cette traque de l’indicible aussi virevoltante qu’addictive nous invite à questionner la fiabilité des récits qui nous constituent. Dans cette quête de soi haletante, l’écriture nous emporte tambour battant vers un horizon effrayant tout en maintenant le cap de la joie, grâce à une infinie créativité.
Le personnage le plus loufoque du nouvel opus de Catherine Meurisse, celui qui sans doute prête le plus à réfléchir, c’est Buffalo Gilles. Un sobriquet taillé en subtile allusion au paysagiste Gilles Clément ? Ce Gilles-là, un ventru aux avant-bras velus, se promène d’un air menaçant avec une carabine. Il ne tire pourtant pas sur les animaux mais sur des végétaux. « J’ai repéré une colonie de boutons d’or », grommelle-t-il entre ses dents. Il se plaint également : « Je suis obligé d’abattre les salades que j’ai moi-même lâchées dans la nature. » Son secret ? « Toujours viser les racines. » Ces plaisanteries filées rappellent un propos profond du regretté botaniste Francis Hallé : nous grondons les enfants quand ils torturent les bêtes, mais nous ne leur disons rien s’ils se servent d’une branche pour décapiter des plantes et des arbustes le long des talus, lors des promenades en forêt. Parce que le végétal ne nous apparaît pas doué de sensibilité, nous ne lui manifestons pas plus d’égard qu’aux cailloux.L’être et l'étangDe même que le précédent album de Catherine Meurisse relatait de manière onirique, avec de nombreuses digressions, un voyage au Japon sur les traces de Natsume Sōseki, l’auteur d’Oreiller d’herbes, Le Clan de Walden est une promenade autour de la ville de Concord dans le Massachusetts, où l’on croise Henry David Thoreau mais aussi Emerson et John Muir, les trois ténors de la pensée romantique américaine. On a loué Thoreau d’avoir vécu deux ans dans une cabane construite par ses soins près de la mare de Walden, mais on l’a moqué aussi parce qu’il ne s’est exilé qu’à deux kilomètres de la ville. À cet égard, la scène où l’on voit le jeune homme dîner chez ses parents bourgeois, puis repartir seul à la fraîche à travers bois, après que sa mère l’a gratifié d’un « tu rêves, mon chaton », est un véritable morceau de bravoure esthétique et de finesse psychologique.
Les tenants d’un certain voltairisme rationaliste, farouchement hostile à toute subordination du politique au religieux, reprochent souvent à Michel Foucault de s’être complètement fourvoyé en soutenant la révolution iranienne de 1979. Mais en rassemblant aujourd’hui l’intégralité de ses « reportages d’idées », enrichis de ses réponses aux critiques de l’époque et d’archives inédites, cette édition critique invite à nuancer ce procès récurrent en aveuglement. Observant de près une sédition singulière, sans parti ni avant-garde, où le pouvoir du shah a perdu toute prise, Foucault voit dans l’islam une authentique force politique – une véritable « spiritualité politique » – capable de soulever un peuple entier contre la dictature. Menée de septembre 1978 à février 1979, juste avant sa confiscation théocratique par les ayatollahs, cette radiographie de l’insurrection ne cherche nullement à prédire l’avenir du pays, mais à saisir les ressorts profonds de cet instant si particulier qu’est le moment même du soulèvement populaire.
La « croisade des enfants » dont il est question dans les cinq manuscrits ici réunis – chapitres préparatoires à La Volonté de savoir – s’intéresse à une campagne de prévention portant sur la sexualité infantile. Partant de la grande offensive lancée, à partir du XVIIIe siècle, contre la masturbation jugée responsable de pathologies, Foucault montre comment l’onanisme, ramené à une « conduite profondément infantile, totalement irréductible à la sexualité mature » reproductive, devient le révélateur d’un « instinct sexuel » primitif autonome présent chez l’enfant. Cette sexualité infantile, il faudra assurer qu’elle puisse se brancher plus tard sur la sexualité « adulte ». Toute une série de techniques sont déployées : observation du corps et des conduite à la recherche de signes de compulsion onanique, aveux, dispositifs matériels pour empêcher la masturbation, surveillance rapprochée, etc. Comme le résume la préfacière Arianna Sforzini, « toute cette croisade des enfants n’a cessé […] de forger et de consolider […] la réalité d’une sexualité qu’elle provoque en faisant de sa prévention une obsession des adultes ». On reconnaît bien le geste foucaldien qui, à la croisée du savoir et du pouvoir, historicise la construction sociale des faits.
Disparu il y a quatre décennies, Foucault n’a pas dit son dernier mot. Discutée, débattue, réinterprétée, sa pensée audacieuse et multiforme anime d’une sève vigoureuse l’espace intellectuel contemporain. C’est ce « Foucault vivant » que donne à lire la réédition révisée du Cahier de L’Herne qui lui est consacré. À travers une série de textes variés, dont des entretiens inédits, l’ouvrage entend, du philosophe postmoderne emblématique de la « French Theory », « montrer la présence foisonnante – parfois jusqu’au désordre ; les usages possibles – parfois jusqu’à la trahison ; le travail sans fin – parfois jusqu’à l’épuisement ». On retrouve dans cet ensemble certains des concepts foucaldiens les plus célèbres. Toni Negri, l’une des principales figures du marxisme italien, souligne ainsi la fécondité de l’opposition entre biopouvoir (gestion des corps, des populations, des comportements) et biopolitique (« affirmation d’une puissance de vie contre le pouvoir sur la vie »). Les interventions qui attestent de la puissance, de l’originalité et de la fécondité philosophique de Foucault ne manquent pas. D’autres contributions, comme l’entretien avec son frère, dessinent un portrait plus intime.
Alors que l'on célèbre le centenaire de la naissance de Michel Foucault, les philosophes Frédéric Gros et Didier Fassin s'appuient sur sa pensée…
Avec Silence, la chorégraphe Mathilde Monier et la musicienne Lucie Antunes proposent un spectacle, mêlant danse, musique et chant… Une…
Émaillé d’œuvres d’art contemporaines, forte de reconstitutions, de chiffres et de définitions, l’exposition Patrimoines en résistance, de…
Avec ce long métrage saisissant, écrit comme une expérience de pensée, Andreï Zviaguintsev nous plonge dans le labyrinthe de la conscience. Mais…
C’est la question que se pose Samba, 10 ans. Dans un premier temps, les enfants tentent d’y répondre lors d’un atelier animé par Chiara…
Souviens-toi que tu vas mourir ! Tiphaine Raffier cultive ce memento mori, sans vanité. Dans un théâtre qui croit à la puissance des récits,…