Dossier / “Comment habiter mon corps ?”

Mes corps et moi

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Mes corps et moi

Charlotte Abramow, Le Câlin, 2014, Paris.(détail) © Charlotte Abramow

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Cet article est issu du numéro 203 de Philosophie magazine, en kiosque le 24 septembre 2026.

Vais-je à la rencontre de mon corps quand je pars pour randonner en montagne ou quand je vais faire une prise de sang dans un centre d’analyses médicales ? Contrairement à une idée reçue, nous n’avons peut-être pas un seul corps mais plusieurs que nous explorons selon les expériences.

Pour ce qui est du corps, la tradition philosophique hésite entre deux attitudes opposées. D’un côté, la lignée qui va de Platon à René Descartes nous engage à cultiver un certain détachement à son égard, car il est douloureux, vieillissant et mortel – c’est le « tombeau de l’âme » –, mais aussi parce qu’il est source d’illusions. Quand Descartes, fondateur de la pensée moderne, écrit : « je pense, donc je suis », il affirme le primat de la pensée sur l’espèce de machinerie organique complexe qui en est à la fois le vaisseau et le support. 

L’autre attitude valorise au contraire le corps non seulement comme condition de la vie – puisque, d’après ce que nous en savons, nous n’existons qu’autant que nous avons un corps, entre la naissance et la mort –, mais aussi parce que c’est à travers le corps que le contact avec les autres et le monde s’établit. Le plus grand représentant de cette seconde approche est, au XXe siècle, le philosophe Maurice Merleau-Ponty, qui consacre d’amples développements, dans sa Phénoménologie de la perception (1945), au « corps propre », c’est-à-dire au corps vécu à la première personne. Ce corps propre a diverses qualités : il nous accompagne en permanence, il peut toucher et être touché, il est « affectif », investi de sensations, et par ailleurs dynamique, en mouvement, avec une gestuelle et des habitudes qui le singularisent. Le paradoxe, bien sûr, c’est que nous ne pouvons jamais con-naître notre corps propre aussi bien qu’un objet quelconque, qu’un moteur de voiture que nous saurions démonter et remonter. « J’observe les objets extérieurs avec mon corps, je les manie, je les inspecte, j’en fais le tour, remarque Merleau-Ponty, mais quant à mon corps je ne l’inspecte pas lui-même : il faudrait, pour pouvoir le faire, disposer d’un second corps qui lui-même ne serait pas observable. » Mon corps me noue au monde, mais ce nœud est si serré que je ne peux pas me glisser à l’intérieur pour en contempler la face interne. Mon corps est ce que j’ai toujours sous le nez et qui m’est pourtant caché.

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