Dossier / “Comment habiter mon corps ?”
Repeigner la façade : reportage dans deux salons de coiffure
©Xavier Schwebel pour Philosophie magazine
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Cet article est issu du numéro 203 de Philosophie magazine, en kiosque le 24 septembre 2026.
Pour savoir ce qui s’y dit et comprendre ce qui s’y joue, Cédric Enjalbert s’est rendu dans deux salons de coiffure, à Paris, où des habitués se livrent sur leur rapport au corps, aux soins et à la cosmétique… sans couper les cheveux en quatre !
Miroir, mon beau miroir, dis-moi… que je ne perds pas mes cheveux, que je ne blanchis pas sur le harnais ! Voici ma prière silencieuse chaque fois que je vais chez le merlan, confronté à la glace, à mes obsessions et à mes dénis… J’ai le même coiffeur depuis des années, dont je changerai difficilement, par crainte, autrement, de finir comme un bichon maltais. Je me suis rendu une matinée dans son salon, dans le VIe arrondissement, à Paris, pour voir ce qui s’y dit : comment les clientes et les clients évoquent-ils leur corps et la façon de l’habiter ? J’ai poursuivi chez l’un de ses confrères, à l’autre bout de Paris, plutôt pour messieurs, dans le XVe arrondissement. Il m’a été recommandé par le directeur de la rédaction, qui y a ses habitudes. Deux salons, deux ambiances.
L’air naturel
9h15. Rue de l’Abbaye, Paris VIe
Je commence la mise en plis à Saint-Germain-des-Prés. Benjamin (à droite sur la photo) travaille seul. Il attend ce matin-là une cliente fidèle. « Comment voulez-vous être bien dans votre tête si vous n’êtes pas bien dans votre corps ? », s’exclame Martine quand je lui soumets notre sujet. Elle a pris rendez-vous pour une couleur. Je la vois dans la diagonale, à moitié cachée par le jeu des miroirs. Elle aime, ici, la possibilité d’un « tête-à-tête » et l’ambiance « conviviale » qu’instaure cette bizarre intimité – finalement, qui nous touche la tête, hormis l’amant et le coiffeur ? Martine se reconnaît d’ailleurs dans le « credo » de Benjamin : « Ne pas avoir l’air apprêté quand on sort du salon, avoir l’air naturel. » C’est cet « air naturel » que cherchent ses clients, parmi lesquels des responsables politiques qui ne doivent pas trop détonner. Martine est à la retraite mais elle aussi a occupé des responsabilités au sein d’un établissement de soins, où il lui fallait « représenter », se montrer « soignée » pour ses équipes, les résidents et leurs familles. Pour habiter une fonction, où le naturel serait donc le contraire d’un laisser-aller : plutôt le fruit d’une discipline, qui nous fait approcher de notre identité, l’inventer pour « devenir ce que nous sommes », comme l’écrit Nietzsche après le poète grec Pindare. De ses expériences dans le soin mais aussi dans le luxe, la photo et la mode, Martine retient la nécessité d’être « ordrée » – disciplinée. Elle met d’ailleurs les soins cosmétiques sur le même plan que le yoga, soit une pratique consistant à être « bien dans sa peau, pour pouvoir s’occuper des autres », à se constituer une citadelle intérieure, en veillant à la façade. À ce sujet, Benjamin s’étonne : « Il est curieux que de grandes marques de cosmétiques prennent comme égéries des femmes complètement “refaites”. Quel est le message envoyé ? » Sa cliente dit se défier de la chirurgie esthétique et ne cherche pas à cacher les marques du temps, qui témoignent, à ses yeux, d’une « expérience et des traits de notre personnalité », bref, de la « vie vécue »… Mais aussi du regard socialement construit sur l’âge, que thématise Simone de Beauvoir. Elle l’écrit dans son livre La Vieillesse (1970), « à tout âge », notre statut « est imposé par la société à laquelle » on appartient. Quand elle évoque les personnes âgées qu’elle accueillait dans la structure qu’elle dirigeait, Martine se souvient de « la beauté de leurs rides, de leurs sourires, qui exprimaient la souffrance comme la gaieté ». Elle se remémore, par contraste, la facticité des « bouches en plateau, des nez en trompette et des seins refaits » de certaines clientes du luxe.