Dialogue
Premières classes : Yannick Haenel dialogue avec deux profs de philo
Yannick Haenel avec Marius Chambrun et Lou Galland. ©Stéphanie Lacombe pour Philosophie magazine
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Cet article est issu du numéro 203 de Philosophie magazine, en kiosque le 24 septembre 2026.
Avec son roman La solitude des professeurs est infinie (Gallimard, 2026), Yannick Haenel marque la rentrée littéraire… et des classes. Deux jeunes professeurs de philosophie l’ont lu. Tous trois se sont rencontrés peu avant la reprise des cours pour parler de ce métier qui est souvent bien plus qu'un métier.
Lou Galland : Marius et moi sommes professeurs de philosophie. Nous nous sommes connus l’an passé, lors de notre année de stage. J’étais à Bois-Colombes et, cette année, je ferai ma rentrée en tant que titulaire, avec un poste fixe, dans le Val-d’Oise.
Marius Chambrun : Pour mon année de stage, j’étais à Saint-Cloud. J’ai également un poste fixe cette année, ce qui semble un contre-exemple par rapport à l’expérience décrite dans votre ouvrage et celle de nos camarades qui sont souvent titulaires en zone de remplacement. J’enseignerai cette année aussi dans le Val-d’Oise.
Yannick Haenel : J’ai eu l’agrégation de lettres un 14 juillet. Dès le 1er septembre, j’étais devant des élèves, après une brève formation théorique. J’ai été prof dix-sept ans – au collège, puis au lycée. Pour mon roman, j’ai puisé dans cette matière vécue, réorchestrée trente ans après. Le narrateur dit qu’écrire, c’est revenir, repenser à ce qu’on a vécu et recomposer le chaos en un questionnement existentiel. Le livre s’est ainsi composé de manière tectonique, en recollectant des morceaux de verre brisés. Tout m’est revenu avec d’autant plus de précision que je n’arrêtais pas, à cette époque, de me remettre en question. J’étais exalté mais aussi totalement angoissé.
L. G. : Je garde un souvenir aussi très vivace de l’année passée. Je voulais vraiment qu’elle me marque et je n’ai donc fait aucun effort de mise à distance. J’ai encore en tête les visages des élèves, les échanges avec eux, les moments de cours et de vie avec les collègues. J’ai eu une confirmation évidente : c’est vraiment ce que je voulais faire. Il n’y a eu aucune désillusion quant à ce que j’avais projeté du métier. J’envisage donc l’année de façon apaisée et j’ai hâte de reprendre, malgré une indispensable angoisse.

Marius Chambrun, jeune professeur de philosophie dans le Val-d’Oise. © Stéphanie Lacombe pour Philosophie magazine.
“C’est la beauté de la transmission : il est impossible d’apprendre parfaitement à faire cours a priori. Tout se joue dans la rencontre avec les élèves”
M. C. : Comme Lou, je suis encore dans l’année finissante, après l’été. J’ai vécu une expérience intense et déstabilisante, passée à toute vitesse et dont je n’ai pris conscience qu’une fois descendu du train. Je vous rejoins : je me suis remis en question durant toute l’année, plus tourmenté encore que lors de la préparation de l’agrégation, où je n’étais que face à moi-même. Prof, on est face à soi tout en étant face aux autres, mis à nu, jeté devant les élèves et contraint de sortir de soi. Je suis monté sur scène chaque matin avec le trac. Il est facile de penser que les élèves sont intimidés face à nous, mais il faut rappeler que le groupe, lui aussi, est intimidant. Il peut rapidement nous dépasser. Vous l’écrivez : « Un cours, ça échappe à tout le monde. » C’est la beauté de la transmission : il est impossible d’apprendre parfaitement à faire cours a priori. Tout se joue dans la rencontre avec les élèves. Parfois, le cours n’est pas réussi, et il faut en tirer les leçons. L’apprentissage du métier se fait dans la douleur et la joie.
Y. H. : La figure existentielle du professeur est concentrée dans cette ambivalence. Personne ne saurait jamais vérifier qu’un cours s’est bien passé. Des confirmations miraculeuses adviennent parfois des années après, en croisant dans le métro un élève qui vous semblait peut-être l’un des pires mais qui se jette dans vos bras et vous dit se souvenir d’un cours qui l’avait comblé. On reste poursuivi par ce qui s’est passé d’incontrôlable dans cet échange. J’arrivais avec mon badge Joy Division, la tête remplie de Derrida, de Mallarmé, de Nietzsche et des Ramones… mais, en entrant en classe, j’étais soudain désarmé par le fait qu’il s’agissait d’enfants qui savaient à peine écrire. J’étais défait par eux, et j’ai dû me défaire de tout ce que je savais. Cette fragilité dont vous témoignez, j’ai mis du temps à l’aimer comme une vertu. Les moments d’émotion, où peut-être la transmission a eu lieu, sont finalement ceux où j’ai tombé le masque, où j’ai été désemparé et où je me suis mis à sourire, malgré l’interdit. Car la seule prescription – métaphysiquement stupéfiante – de ma tutrice était la suivante : « Ne souris pas, sinon tu seras bouffé. »