Dossier / “Comment habiter notre corps ?”
À corps ouverts : dialogue entre Margaux Cassan et Claire Marin
Margaux Cassan et Claire Marin. ©Léa Crespi pour Philosophie magazine
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Cet article est issu du numéro 203 de Philosophie magazine, en kiosque le 24 septembre 2026.
Loin d’être hermétique, le corps est ouvert aux quatre vents. Il laisse passer les virus, les caresses et, parfois, les coups. Faut-il se réfugier au-dedans ou se jeter au-dehors ? C’est autour de cette tension que s’est nouée la discussion entre Claire Marin et Margaux Cassan, qui publient deux livres en cette rentrée, Nos vies écorchées et Stigmates.
MARGAUX CASSAN : Être mal dans sa peau, c’est un « zoom ». C’est quand une partie de notre corps devient énorme, prend toute la place. Dans le miroir, on ne perçoit plus sa silhouette entière : on ne voit que son ventre, ses cuisses, ses genoux. Par exemple, quand j’étais petite, on m’appelait « le héron » parce que j’étais maigrissime avec de très longues jambes. Ce truc m’est resté. À partir du moment où on devient un type – la bimbo, le gros, la maigre –, on perd le sentiment d’être une personne complète, faite de plusieurs facettes.
CLAIRE MARIN : Les images positives peuvent être également très réductrices. Une enfant regardée comme « une jolie petite fille » peut porter en elle cette image qui l’enferme dans une identité. Ces sentiments d’être étiquetée malgré soi se construisent tôt dans la vie. Appréhender son corps et celui des autres requiert une éducation précoce. Je m’inquiète pour les prochaines générations confrontées à l’absence de corps physiques dans un monde de plus en plus digitalisé. Qu’est-ce que cela provoque de n’avoir jamais appris à appréhender le corps de l’autre, à décrypter les gestes, les proximités ? Cela entraîne forcément des réactions qui n’ont pas de juste mesure, qui sont brusques ou agressives avec les autres corps comme avec le sien.
M. C : Ce mépris du corps m’a saisie parfois dans le monde du travail. Il y a des gens pour qui le corps est inexistant. Ils considèrent que, parce qu’ils ont des professions intellectuelles, ils n’ont pas de rapport somatique à l’existence. J’ai constaté qu’ils ont souvent un genre de mollesse dans les épaules. Ils ne rougissent pas, ne tremblent pas. On ne peut donc pas avoir accès à ces gens, car le meilleur moyen de comprendre quelqu’un, c’est d’observer quelles sont ses expressions physiologiques, ses marques de vulnérabilité : une jambe qui bouge, une main qui tressaille, une démarche. La vie bureaucratisée, sans corps, nous empêche de rencontrer vraiment les personnes, de découvrir ce qu’elles sont profondément. Quand elles sont dans l’open-space, on se sent terriblement seul en leur présence.