Dossier / “Comment habiter mon corps ?”

Le corps, éternel grand chantier des philosophes

Temps de lecture : 7 min

Le corps, éternel grand chantier des philosophes

Théodore Géricault, Étude de dos (étude pour la figure du marin noir faisant des signaux sur Le Radeau de la Méduse, vers 1818-1819) ©akg-images.

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Cet article est issu du numéro 203 de Philosophie magazine, en kiosque le 24 septembre 2026.

Les penseurs classiques sont loin de loger le corps à la même enseigne ! Qu’il s’agisse de satisfaire ses appétits, de le voir comme véhicule de l’âme ou d’établir une différence d’expériences selon les sexes, leurs débats sont tout aussi véhéments – mais plus stimulants – que ceux d’une assemblée de copropriétaires.

Faut-il maîtriser ses désirs ou les écouter ?

Fermer la porte des plaisirs : Sénèque (v. 4 av. J.-C.-65 apr. J.-C.)

Pour les stoïciens, si nous ne pouvons vivre sans corps, le corps ne doit jamais devenir une fin en soi : ses exigences doivent au contraire rester sous étroite surveillance, sous domination de notre esprit. « Voici comment nous devons nous conduire : au lieu de devoir vivre pour le corps, comportons-nous en êtres qui ne peuvent pas vivre sans corps », affirme l’un d’eux, Sénèque, dans ses Lettres à Lucilius. Il faut écouter nos besoins naturels (manger, boire, etc.) mais éviter tout ce qui excède le nécessaire. Le corps, en effet, présente un risque : il introduit dans l’âme des impulsions, des désirs, des élans qui risquent de corrompre l’âme, d’y produire un dangereux désordre, si celle-ci ne les discipline pas. Le plaisir corporel est, par excellence, la porte d’entrée du vice. « La complaisance pour le plaisir [soumet] le cœur au corps, avec ordre d’accéder à tous ses caprices. » Il faut se contenter des choses simples, mener une existence frugale. « J’ai faim, c’est le moment de manger. Que ce pain soit grossier ou de bonne farine, la nature s’en moque. Elle ne veut pas donner du plaisir au ventre, mais le remplir. » Les hommes qui ne se maîtrisent pas deviennent « les esclaves de leur corps ». Bref, pour Sénèque, « il faut tenir son cœur en bride, de façon qu’il se refrène devant tous les plaisirs ». Le corps doit être un outil pour réaliser l’existence heureuse, c’est-à-dire vertueuse. Pour parvenir à ce contrôle, les stoïciens développent une multitude d’exercices qui visent à maintenir le corps dans la limite des stricts besoins naturels. « Dors vraiment à la dure, porte un mauvais manteau, mange un pain sec et rassis. Supporte cela pendant trois ou quatre jours, parfois plus », préconise Sénèque. Plutôt que de rechercher le plaisir, le stoïcien doit « s’entraîner à endurer les souffrances » afin de cultiver un caractère ferme, à l’opposé de la mollesse de l’hédonisme qui choisit toujours la voie la plus facile. « L’habitude […] donne le courage d’endurer ce [qu’on] croyait insupportable. »

Suivre ses désirs : Spinoza (1632-1677)

Contre toute une tradition dominante en philosophie qui diabolise les désirs, Spinoza les réhabilite : « Le désir est l’essence même de l’homme », affirme-t-il dans l’Éthique. Notre existence est en effet caractérisée par ce qu’il nomme le conatus : un effort pour persévérer dans son être, c’est-à-dire se conserver et augmenter sa puissance. L’augmentation de puissance que vise le désir est l’affect positif fondamental : la joie. Si le désir est central pour Spinoza, cela ne signifie pas que tous les désirs sont bons. Il arrive que l’homme s’égare. Mais la ligne de partage entre les bons et les mauvais désirs ne se situe pas entre les désirs irrationnels du corps et les aspirations spirituelles de l’âme : corps et âme sont la même chose vue sous deux aspects différents. C’est autre chose qui distingue bons et mauvais désirs pour Spinoza : le philosophe met en regard les désirs qui dérivent « de notre nature de sorte qu’on peut les comprendre par elle seule », et les autres provoqués par « des choses qui sont hors de nous ». Dans le premier cas, le désir est toujours bon, car il est animé seulement par notre essence qui cherche à s’augmenter. L’homme est actif, il cherche à déployer son être. Dans le second cas, il est passif, jouet de causes extérieures. Il peut arriver que son désir soit bon : qu’il produise par hasard une augmentation de puissance. Mais ce désir peut également être mauvais. L’important, pour ne pas se laisser piéger, c’est de se connaître. Si les bons désirs expriment, rappelle Spinoza, la « nécessité de notre nature », ils ne se réduisent pas, comme chez les stoïciens, aux stricts besoins nécessaires. Il ne s’agit pas simplement, comme avec la satisfaction de la faim, de combler un vide qui se creuse dans le corps pour restaurer un état antérieur. Il s’agit au contraire de se développer et d’accroître sa puissance d’être. Le point de départ n’est pas un manque : pas besoin d’avoir faim pour avoir de l’appétit, il s’agit seulement d’éprouver la joie de manger !

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