Édito
Les jachères animales : l'édito d'Alexandre Lacroix
© Charles Berberian pour PM
Cet article est issu du numéro 203 de Philosophie magazine, en kiosque le 24 septembre 2026.
Notre corps est-il comme un arbre à l'orée de l'hiver, feignant la mort pour mieux préparer l'apparition de nouveaux bourgeons ? C'est l'hypothèse d'Alexandre Lacroix dans l'édito qui ouvre notre nouveau numéro.
À plusieurs reprises, ces dernières années, j’ai rencontré un souci physique – rien de majeur – et me suis trouvé engagé sur un chemin de guérison, à devoir m’accommoder pendant plusieurs semaines d’un corps entravé.
La première fois, c’était suite à l’arrachage d’une molaire.
La deuxième, après l’opération d’une hernie inguinale, problème qui affecte souvent les amateurs de course à pied et qui nécessite la pose d’une petite prothèse là où le tissu musculaire s’est déchiré.
La troisième fois, c’était à cause d’une chute en rollers, qui m’a laissé douze points de suture au visage et un nez cassé.
Dans chacune de ces expériences moins dramatiques que banales, il y a un horizon de guérison pas trop éloigné, de l’ordre de quelques semaines à quelques mois. Il y a aussi la nécessité de composer, au début du moins, avec des douleurs permanentes, qui vont s’estompant. Et puis il y a de petits aménagements : j’ai dû manger du côté droit pendant quinze jours, me déplacer en trottinette électrique durant les deux mois où la marche n’était pas recommandée ou apprendre à dormir avec des pansements et à ne jamais m’immerger la tête dans l’eau.
Si l’on y songe, ce sont de curieuses étapes de vie, où l’on n’a d’autre choix que de faire confiance à son corps pour se réparer tout seul, selon un agenda physiologique qui lui appartient et qu’il fixe indépendamment de notre volonté. Tout se passe dans la profondeur des tissus cellulaires, loin de notre regard et de nos capacités de compréhension. Qu’on change d’humeur, qu’on soit joyeux certains matins et découragé certains soirs, n’a guère d’incidence. Disons que les oscillations du moral ne peuvent pas vraiment arranger les choses, accélérer la guérison. Si elles jouent, c’est surtout négativement, dans la mesure où l’impatience et l’envie de se sentir tiré d’affaire risquent de conduire à des imprudences.
Le jour se lèvera à nouveau
Dans ces périodes, je fais l’expérience d’un corps dont je suis partiellement expulsé, dont je suis moins propriétaire que locataire. C’est comme si je n’avais plus le droit de rentrer dans certains volumes de cet espace le temps qu’une réfection ait lieu, dont je découvrirai le résultat à la fin. Or j’ai constaté que ces pauses forcées – appelons-les les jachères du corps – ne sont pas entièrement désagréables, parce qu’elles permettent de s’ouvrir à l’idée que nous ne sommes pas des individus d’un seul tenant, mais qu’il y a de l’altérité en nous, qu’il est possible très concrètement de s’éprouver soi-même comme un autre.
Le mot de jachère me vient, car l’analogie avec le végétal s’impose : dans ces cas-là, le corps est comme un arbre qui a perdu ses feuilles à l’orée de l’hiver ; il effectue un travail silencieux et invisible durant les mois les plus durs, il feint la mort, l’immobilité de la pierre, mais pour préparer l’apparition des bourgeons, la reverdie.
La plupart du temps, nous traitons notre corps plus ou moins comme une bicyclette, comme une machine qui serait à notre service. Les exigences de l’activité professionnelle, ou sportive, la recherche d’efficacité nous incitent à nous robotiser. Quand la mécanique dysfonctionne, nous nous rendons compte que notre corps ressemble bien davantage à un paysage, à un coin de nature momentanément plongé dans la nuit, mais sur lequel, si tout va bien, l’aube ne tardera pas à se lever de nouveau.