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La “French Theory” à l’ombre du colonialisme
Pierre Bourdieu (à gauche) en 1960 lors d’une enquête sociologique à Aïn Aghbel, dans la région côtière de Collo, au nord-est de l’Algérie.
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Cet article est issu du numéro 203 de Philosophie magazine, en kiosque le 24 septembre 2026.
Dans L’École du Sud, son livre récemment traduit chez Philosophie magazine Éditeur, l’historien des idées allemand Onur Erdur met en lumière le passé colonial des penseurs de ce qu’on a appelé la « French Theory », de Jacques Derrida à Michel Foucault. Quelle influence cette expérience a-t-elle eu sur leurs vies et leurs idées ? Tour d’horizon en cinq portraits.
Dans les années 1950, Roland Barthes, Jacques Derrida, Hélène Cixous ou encore Michel Foucault sont les précurseurs d’une nouvelle façon de faire de la philosophie : la déconstruction, une méthode qui consiste à défaire nos certitudes pour s’intéresser à l’aspect socialement et historiquement construit de nos valeurs. Leurs travaux ont notamment permis aux études décoloniales d’émerger. Dans son livre L’École du Sud. Les racines coloniales de la French Theory (Philosophie magazine Éditeur), l’historien des idées Onur Erdur relève pourtant un paradoxe dans leurs parcours intellectuels : nombre d’entre eux ont eu un rapport pas toujours assumé avec le colonialisme français.
Pierre Bourdieu et l’habitus kabyle
C’est contraint et forcé que le futur sociologue foule le sol des colonies, mais il en reviendra avec une vision des rapports de domination qui implique des dynamiques tant sociales qu’économiques. Il vient de finir ses études de philosophie, et comme 2 millions de Français entre 1954 et 1962, il est appelé à faire son service militaire en Algérie, alors que les « événements » sont en cours. L’expérience le marque au point qu’il déclare dans une interview donnée en 2002, peu de temps avant sa mort : « L’Algérie est ce qui m’a permis de m’accepter moi-même. » C’est sur ce terrain qu’il va forger l’un des concepts clés de sa sociologie : la notion d’habitus, encore largement mobilisée aujourd’hui par la discipline.
Comme tous les normaliens, il aurait pu s’éviter la poussière des « simples soldats » et se contenter d’une planque parmi les officiers de la métropole. Mais il refuse et s’engage dans des discussions enflammées contre l’Algérie française avec de hauts gradés pas vraiment réceptifs. Embarqué en 1956, il est finalement affecté près d’Orléansville (actuelle Chlef) avec pour mission de surveiller les bases de l’armée de l’air, avant d’être muté au gouvernement général à Alger, au renseignement et à la documentation. Entre les rayons de la bibliothèque du service, la fréquentation de la littérature orientaliste, pleine de clichés racistes et coloniaux sous couvert d’ethnologie et d’anthropologie, lui donne l’idée d’écrire une Sociologie de l’Algérie qui paraît en 1958 aux PUF.
Au lieu de s’intéresser à la population franco-coloniale comme il est de coutume jusque-là dans les travaux consacrés à la société « algérienne », Bourdieu se penche entre autres sur les sociétés traditionnelles kabyles, chaouïas et mozabites. Il brise là un tabou qui les reléguait dans les catégories « sous-développés », « archaïques » ou même « étrangers ». C’est notamment en étudiant le système économique des paysans kabyles que Bourdieu en vient à conceptualiser l’habitus. Cette notion désigne toutes les pratiques, les attitudes, les façons de se vêtir, de parler, de consommer, d’être au monde, qui résultent de l’appartenance à un certain groupe social, à un milieu donné. Avant de l’appliquer à la bourgeoisie et aux classes populaires dans La Distinction (1979), Bourdieu l’observe chez les populations dominées d’Algérie.