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“Minotaure” : le cinéma comme labyrinthe moral

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“Minotaure” : le cinéma comme labyrinthe moral

©Anna Matveeva 

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Cet article est issu du numéro 203 de Philosophie magazine, en kiosque le 24 septembre 2026.

Avec ce long métrage saisissant, écrit comme une expérience de pensée, Andreï Zviaguintsev nous plonge dans le labyrinthe de la conscience. Mais il offre surtout une réflexion inquiète sur la propagation de la violence, débridée par le climat de guerre, qui lève les barrières morales et dérègle les comportements.

« Putain, pourquoi c’est à moi de le faire ? » s’insurge le personnage principal de ce film au cours d’une conversation entre amis aisés et leurs compagnes, dans un restaurant chic. Entrepreneur prospère d’une ville de province russe, Gleb est sommé par les autorités de désigner quatorze de ses employés mobilisables pour les faire envoyer au front – comme pour nourrir le Minotaure, le monstre crétois de la légende grecque. Mais qui désigner ? Comment faire ce geste impossible d’envoyer des « collaborateurs » à une mort promise sans se sentir coupable ? Gleb s’arrange… Mais à son dilemme moral se superpose alors une tragédie conjugale, inspirée d’un film de Claude Chabrol, La Femme infidèle (1969), dans lequel un mari trompé découvre l’amant et, pris par la jalousie, le tue, puis se débarrasse du corps. Dans Minotaure, ce cadavre donne au meurtrier des sueurs froides et au spectateur un frisson… Il occupe tout l’espace tandis que des centaines d’hommes partent en « opération spéciale » dans l’indifférence. Alors, que vaut une vie humaine ? Y a-t-il davantage de culpabilité à tuer un homme de ses mains qu’à en envoyer des dizaines au front, en signant un simple formulaire ? Avec ce long métrage saisissant, écrit comme une expérience de pensée, Andreï Zviaguintsev nous plonge dans le labyrinthe de la conscience. Mais il offre surtout une réflexion inquiète sur la propagation de la violence, débridée par le climat de guerre, qui lève les barrières morales et dérègle les comportements. Le sociologue Norbert Elias a introduit la notion de « décivilisation » pour décrire cette corruption, cette décharge pulsionnelle advenant dans une société dont la discipline a d’abord accru les frustrations avant que les institutions qui invitaient à l’« autocontrôle » ne s’effondrent. Apparaît alors « une tendance latente à se laisser aller, au relâchement de la conscience morale, à la grossièreté et à la brutalité ». Finalement, l’obscénité du drame bourgeois renforce paradoxalement l’horreur de cette guerre, pourtant évoquée seulement en arrière-fond, à travers des détails, grâce à une remarquable bande-son. Le bruit du passage d’un train ramène à celui, inquiétant, d’un lourd convoi. Un martèlement fait penser à celui de bombes. Une sirène signale une menace. Mais ces métaphores se nichent aussi dans les images. L’une d’elles, inoubliable, consiste en une photo de nuages, prise par l’ado du couple depuis un avion (pour la Crête). Elle laisse se dessiner, dans les volutes grises des panaches de fumée, comme un orage de mort sur un champ de bataille.

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