Les clés d'un classique
Et Aristote trahit Platon
©William L. pour Philosophie magazine.
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Cet article est issu du numéro 203 de Philosophie magazine, en kiosque le 24 septembre 2026.
La vie mouvementée d’Aristote est faite de revanche. Ulcéré de ne pas être désigné pour succéder à Platon à la tête de l’Académie, il s’exile loin d’Athènes. Puis revient fonder une école concurrente, avec une tout autre vision du monde. Voici son histoire, qui a changé le visage de la philosophie.
Athènes, milieu du IVe siècle avant notre ère. Aristote, à 36 ans passés, traverse une crise professionnelle et existentielle. Il ne sait pas ce qu’il va faire du reste de sa vie. Car il a tout perdu. Encore jeune homme, il a quitté sa famille de notables et sa ville de Stagire, au nord de la Grèce, pour s’inscrire à l’Académie. Il a tout donné à l’étude – et à son mentor Platon, le fameux élève de Socrate. Il y a étudié et pratiqué la dialectique, la science suprême qui permet de découvrir des vérités universelles et qui ne se périment jamais. Il a même inventé une forme logique imparable et féconde : le syllogisme. Il a observé les astres, étudié la nature, rassemblé tous les proverbes de son époque. Il a énormément lu, quittant parfois brusquement les débats collectifs pour se plonger dans ses livres. Platon le surnomme « le lecteur » ou encore « l’intelligence ». Il anime des cours et se considère comme le successeur naturel du maître. Mais à la mort de ce dernier, ce n’est pas lui qui est choisi. On désigne le neveu de Platon, Speusippe, qui ne jure que par les mathématiques. Aristote a le sentiment d’avoir sacrifié en vain vingt années de sa vie.
Pour ne rien arranger, Aristote est originaire d’une région proche de la Macédoine, royaume du nord de la Grèce, qui, sous la direction de son souverain Philippe II, menace l’indépendance des cités grecques. Or un parti antimacédonien vient d’accéder au pouvoir à Athènes. Aristote sent qu’il n’est plus le bienvenu dans le berceau de la démocratie. On lui rappelle qu’il est un étranger. Il a le statut de métèque, de résident temporaire, qui doit payer une taxe et n’a pas le droit de participer à la vie politique. Certes, il est grec et noble, mais il ne fait partie ni du peuple ni de l’élite locale. Il tente de donner le change en arborant des vêtements voyants et un visage glabre, en portant des anneaux aux doigts. Mais avec sa voix grêle, ses petits yeux et ses jambes malingres, il n’a pas l’aisance des bien-nés. Il doit partir. Or il ne peut pas rentrer chez lui. Son père est mort depuis longtemps, et Stagire a été rasée par Philippe de Macédoine. Il est seul, sans protection et sans refuge.
L’exilé amoureux
Il lui reste pourtant quelques amis. Il se retrouve en Asie Mineure, chez l’un des personnages les plus controversés de son temps, Hermias, le tyran d’Atarnée, cité qui fait face à l’île de Lesbos. Celui-ci n’est pas du tout du même genre que Platon : cet ancien esclave, eunuque, ressemble davantage à un chef mafieux (on le dit retors et sans pitié avec ses ennemis) qu’à un sage. Mais cet esthète adore la philosophie et s’entoure d’anciens de l’Académie. Pourquoi ne pas fonder une antenne de l’école là-bas ? Aristote s’entend bien avec Hermias et passe quelques années dans la région. L’éternel étudiant y rencontre Pythias, dont il tombe fou amoureux et qu’il épouse. Le couple, d’après certaines sources, mène des recherches sur place, en biologie marine notamment. Après la mort de son épouse, Aristote aura une autre compagne, et un fils, Nicomaque, à qui il dédiera l’un de ses ouvrages d’éthique. Mais c’est auprès de sa première femme qu’il demandera, dans son testament, à être inhumé. Le philosophe, après ses longues études à l’Académie, apprécie la vie de famille, qu’il évoque dans son œuvre. Il n’a rien du penseur ascétique, du prophète illuminé ou du sophiste flambeur. Mais il n’a pas oublié son éviction de la direction de l’Académie. Et il entend bien effacer cette humiliation. La question est : comment ?
Il n’hésite pas longtemps lorsque Philippe de Macédoine, qui est en train de soumettre toutes les cités athéniennes, lui propose de devenir le précepteur de son fils Alexandre, âgé de 13 ans. Il accepte en échange d’un excellent salaire et de la promesse (tenue) de faire reconstruire sa ville natale. Les érudits se disputent encore sur l’épisode le plus célèbre de la vie d’Aristote. On sait que le philosophe a enseigné à Alexandre l’éthique, la politique, la médecine et ce qu’on appelait les doctrines ésotériques, comme la théorie des causes en métaphysique. Il lui a concocté une version critique de l’Iliade et aurait même rédigé un livre intitulé Alexandre et sous-titré « Sur les colonies ». Si ceci est vrai, c’est paradoxal, car Aristote, dans ses ouvrages connus, fait l’éloge des cités grecques à l’ancienne. D’après lui, c’est dans le cadre limité de la cité que l’homme peut réaliser sa destination d’« animal politique ». Une réalisation qu’il juge impossible à l’échelle d’une vaste nation ou d’un empire englobant des territoires et des populations importantes. Alexandre, conquérant de la Perse, favorable à l’assimilation des Non-Grecs dans son État, a donc suivi une voie contraire à celle préconisée par son maître. Ce qui explique peut-être qu’Alexandre se soit rapidement éloigné de lui. Pas plus que Platon, qui rêvait de trouver un dirigeant prêt à mettre en pratique ses idées, Aristote n’est parvenu à influencer les politiques. Trop provincial à Athènes, trop Grec en Macédoine, il a l’impression de n’avoir de pouvoir sur rien et de ne jamais être écouté. Aristote abandonne donc le confort de la cour de Macédoine. Il est temps de jouer sa dernière carte. Il retourne à Athènes.