Là est la question…
“Comment dire à un ami que je désapprouve ses choix ?” Charles Pépin vous répond
© Vincent Boudgourd pour PM
Cet article est issu du numéro 203 de Philosophie magazine, en kiosque le 24 septembre 2026.
Après une longue période de chômage, l'ami de Franck vient de retrouver un emploi… dans une entreprise réputée peu vertueuse. Mais que peut dire Franck à son ami, enthousiaste à l'idée de reprendre le travail ? Charles Pépin vous propose sa réponse !
LE DILEMME DE FRANCK
« Un de mes amis est ultramotivé par un projet que je désapprouve et je ne sais pas quoi lui dire. Après une période de chômage qu’il a assez mal vécue, il a été recruté comme commercial dans le secteur du vêtement. Il a été chargé de développer en France une marque qui relève de ce qu’on appelle la fast-fashion. Il doit commencer bientôt et est ravi de cette perspective. Je ne l’avais d’ailleurs pas vu motivé comme ça depuis longtemps… Je suis donc très gêné car je trouve que la fast-fashion est un drame écologique et humain, et cette surconsommation de vêtements à bas prix consternante. De plus, cette marque a déjà été épinglée pour ses comportements irresponsables, alors je ne pense pas que ce soit un choix très stratégique ni judicieux de sa part… Mais comment lui dire ? La question est d’autant plus difficile qu’il a attendu longtemps avant de retrouver du travail et ne semble pas avoir d’autre piste… »
La réponse de Charles Pépin
Merci pour ce beau dilemme, Franck. Fermer les yeux sur ce qui vous semble un mauvais choix de votre ami, tant du point de vue éthique que stratégique, semble en effet impossible. Ce serait renier vos valeurs et ne pas être un bon ami au sens d’Aristote. Dans son Éthique à Nicomaque, le philosophe définit l’ami comme celui qui est pour l’autre une occasion de s’améliorer, d’actualiser une faculté ou une disposition qui est en lui pour l’instant simplement « en puissance » : l’ami, c’est celui qui rend l’autre meilleur. D’un point de vue aristotélicien, vous devriez donc parler à votre ami et lui expliquer en quoi ce choix n’est pas digne de lui.
“Valider” ses émotions
Mais vous ne pouvez pas le faire maintenant, en tout cas pas si brutalement. Votre ami est encore fragile, et cela reviendrait à casser sa motivation. Ce serait même trahir l’amitié telle que la définit Giorgio Agamben, soit cette relation qui rend la vie de l’autre plus douce… Tout le problème est de ne pas rendre la vie de l’autre plus douce au prix d’un renoncement ou d’une trahison de vos valeurs. De plus, lui expliquer sans fard à quel point vous désapprouvez le choix qui est le sien et qui lui met actuellement du baume au cœur reviendrait à ne pas comprendre ce que les psychologues nomment la « validation émotionnelle ». À partir du moment où votre ami ressent de l’excitation, de l’impatience ou de la joie à l’idée de commencer dans ce nouveau métier, vous devez commencer par « valider » son émotion : autrement dit, par aller dans son sens, au moins un peu, au moins un temps, en ne vous opposant pas frontalement à son idée ou à son projet, à son émotion.
Il me semble donc nécessaire, avant tout, de montrer à votre ami que vous comprenez ce qui peut le mettre en joie, ce qu’il a traversé et en quoi cette perspective est pour lui une bonne nouvelle, qui mérite d’abord d’être célébrée. Même si cela vous semble difficile au vu de votre aversion pour la fast-fashion, commencez donc par vous en réjouir avec lui en vous mettant à sa place, félicitez-le pour ce qui est objectivement mieux que la persistance du chômage : une perspective d’emploi.
L’éthique plutôt que la morale ?
Ensuite, il me semble que nous pouvons distinguer deux cas de figure. Dans le premier cas, votre ami est dans une situation de véritable urgence : il est en fin de droits, dans une situation psychique telle qu’il lui faut un travail, n’importe lequel, pour ne pas sombrer dans la dépression. Dans ce cas, restez-en là, gardez pour vous ce que vous pensez. Après tout, il y a plus grave : votre ami n’est pas en train de commettre un crime ou un délit. Il s’apprête simplement à mettre sa force de travail au service d’une entreprise qui ne vous semble pas aller dans le bon sens. Si cela lui permet d’échapper à une situation de crise personnelle et s’il n’a pas d’autres ressources, vos valeurs et même la planète passent après ! Cette position est plus éthique que morale : adaptée aux circonstances plus que porteuse d’une fidélité aux principes.
Dans le second cas, votre ami dispose en fait d’autres ressources. Il est certes motivé par cette perspective mais n’a pas vraiment la corde au cou. Il peut attendre un peu et espérer trouver mieux. Sa compagne a de quoi lui permettre de différer son retour à l’emploi. D’un point de vue psychologique, il n’est pas au bord de la dépression ; il a encore une assez bonne énergie vitale… Dans ce cas, après la phase toujours nécessaire de validation émotionnelle (vous permettant d’ailleurs d’être un ami au sens d’Agamben, en partageant la douceur de cet instant de contentement), vous pouvez je crois être également un ami au sens d’Aristote et essayer de montrer à votre ami en quoi il vous semble préférable de viser « encore » mieux. Après vous être réjoui avec lui, lui avoir dit combien vous étiez heureux de voir sa situation évoluer, vous pourriez ajouter que vous seriez encore plus heureux s’il réussissait à sortir du chômage sans rejoindre une entreprise qui vous paraît condamnable et dans laquelle, vous n’en doutez pas, il se sentira lui-même assez vite mal. Puisqu’il a trouvé les ressources pour être embauché par cette entreprise, il pourra les trouver pour en rejoindre une autre qui fasse moins mal à la planète. Certes, il est fier d’avoir trouvé ce job, mais il sera encore plus fier d’y renoncer pour trouver un emploi dans une entreprise plus responsable.
“Essayer d’être l’occasion – le kairos – d’une possible amélioration d’un ami, c’est essayer de le rendre meilleur”
Peut-être votre ami maintiendra-t-il sa décision en prétextant que cette société est à l’aube de son virage écologique ou en assumant que ces considérations écologiques ne le touchent pas du tout ! Peut-être changera-t-il d’avis après vous avoir écouté. Mais, dans les deux cas, vous aurez joué votre rôle d’ami au sens d’Aristote : vous aurez essayé d’être l’occasion – le kairos – d’une possible amélioration de votre ami ; vous aurez essayé de le rendre meilleur. Si vous savez lui parler avec tact, en commençant par comprendre l’enthousiasme qui est le sien, il ne pourra jamais vous en vouloir de votre franchise ; il comprendra que vous n’avez voulu que son bien (et celui de la planète !). Peut-être même vos arguments produiront-ils leurs effets avec retard, et votre ami vous remerciera-t-il de lui avoir dit ce qu’il n’était pas encore capable d’entendre… En vous comportant ainsi, vous avez votre conscience pour vous tout en visant le meilleur pour votre ami.