Dossier / “Comment habiter mon corps ?”

Zut ! Je vis chez quelqu’un d’autre

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Zut ! Je vis chez quelqu’un d’autre

© Pupa Neumann (contenu modifié par intelligence artificielle)

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Cet article est issu du numéro 203 de Philosophie magazine, en kiosque le 24 septembre 2026.

Est-il possible de ne pas reconnaître son corps comme le sien, d’avoir l’impression d’avoir écopé par erreur de l’enveloppe charnelle d’un inconnu ? Telle est l’expérience troublante de nos quatre témoins, qui pose à nouveaux frais la question de la séparation de l’âme et du corps.

 

À l’orée de cet article, je voudrais prendre une précaution oratoire, ou même éthique, vis-à-vis du lecteur et des quatre témoins qui m’ont fait confiance. Je n’ai pas voulu rassembler dans une même enquête des histoires extraordinaires ou pire, des « cas étranges », par sensationnalisme, mais parce que ces cas en effet assez peu répandus posent une question métaphysique vertigineuse. L’unique point commun entre ces personnes, au-delà de leurs différences manifestes, est qu’ils ont fait l’expérience d’un décalage entre leur corps vécu, ou encore l’expérience subjective qu’ils font de leur propre corps – ce que Merleau-Ponty appelle le « corps propre » –, et leur « corps biologique ». Ce décalage bouleverse une certitude confortable, sur laquelle nous avons tendance à nous reposer. Matérialistes, nous sommes pour la plupart désormais convaincus que le dualisme – soit la doctrine métaphysique qui sépare le corps et l’âme – n’est pas valable. Je ne suis que mon corps. Mes pensées sont formées par celui-ci, et ma conscience a son siège principal dans mon cerveau. Mon corps a été engendré par fécondation de gamètes et ma vie s’arrêtera quand mon cœur cessera de battre. Mais alors, comment est-il possible que certaines personnes ne reconnaissent pas spontanément leur corps, qu’elles aient l’impression d’une maldonne ? Faut-il supposer, comme certains courants de pensée antique, que les âmes voyagent à travers le cosmos pour tomber çà et là dans des corps en gestation, au hasard ? Et si l’on n’adhère pas à de telles explications, comment comprendre ces parcours ?

Histoire n° 1 : “Au secours, j’ai les membres mélangés”

Le symptôme du « membre fantôme » – le fait que de nombreux patients amputés continuent à ressentir des démangeaisons ou des sensations dans leur membre absent – est relativement fréquent. Mais les cas de somatoparaphrénie se rencontrent moins souvent, ce qui les rend difficiles à étudier. Le terme est formé sur le grec sômatos, « le corps », para-, « à côté de », et phrenós, « l’esprit ». Ce qui signifie donc littéralement « esprit dévié par rapport au corps ». Le professeur Jacques Luauté, chef du service de rééducation neurologique du CHU de Lyon, qui enseigne à l’université Lyon-1, est l’auteur d’un article de recherche sur le sujet qui a retenu mon attention. Il a accepté de me mettre en contact avec deux de ses patients. Le premier, Joël, était enseignant et s’occupait d’un élevage de chiens terre-neuve, lorsque, en 2001, il a été victime d’un accident vasculaire cérébral (AVC) foudroyant. Il n’avait jamais été suivi pour aucune maladie neurologique auparavant, et le seul symptôme annonciateur consistait en de légers voiles noirs passant parfois devant ses yeux. À son réveil, après quarante-cinq jours de coma, il s’est rendu compte que sa jambe et son bras gauches étaient paralysés. « On m’avait mis des bandelettes autour de mon bras gauche, pour me protéger, et je me suis demandé si je n’étais pas déjà dans un sarcophage. J’ai demandé à l’infirmière : “Vous avez fait quoi avec mon bras ?” En fait, j’avais l’impression que ma main n’était plus là, qu’elle avait disparu. » Aujourd’hui, Joël a pu récupérer une certaine mobilité, il se déplace avec un trépied. Mais son bras gauche lui pèse, lui procure des douleurs à l’épaule, comme s’il s’agissait, non pas d’une partie de lui, mais d’un lest. Il exprime un désir assez usuel dans les somatoparaphrénies : « Souvent, je demande aux médecins s’ils ne veulent pas m’amputer, je trouve que je serais plus à l’aise sans ce bras, qui ne fait que m’encombrer. Ce serait plus cohérent je trouve. 

— Et que répondent-ils ?

— Ils me disent qu’avec les progrès actuels de la science, on trouvera peut-être, dans quelques années, le moyen de réactiver mon bras, et que je serai content de l’avoir conservé. » 

Principe de précaution, donc.

Pour Samir, atteint d’une maladie orpheline rare, la neurosarcoïdose, tout a aussi basculé avec un AVC, survenu à 25 ans, alors qu’il était en pleine forme, jouant au foot en club. Un médecin, après coup, lui a expliqué que c’était comme si son cerveau avait été passé au mixeur et qu’il fallait attendre que les connexions neuronales se reforment selon un rythme et d’une manière impossibles à anticiper. 

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