“Dormir”, de David Le Breton : explorer la terra incognita du sommeil

Une recension de Philippe Garnier, publié le

« Qu’est-ce que les hommes désirent vivement, mais ne connaissent point quand ils l’ont ? Le sommeil… », écrivait Léonard de Vinci. Nous passons un tiers de nos vies à dormir, et pourtant le sommeil nous est inaccessible. Une fois endormi, le dormeur devient absent à lui-même. À la fois ici et ailleurs, il ne répond plus, à moins qu’une sollicitation extérieure ne le ramène à la conscience. Et ce n’est qu’une fois éveillé qu’il sait avoir dormi.

Songe de nos vies éveillées

Sur la base de ces paradoxes quotidiens, la démarche de David Le Breton comble un vide. L’objet des sciences humaines reste en effet une humanité active, en mouvement et plus ou moins lucide. En anthropologue et en historien, Le Breton ouvre les portes de cette terra incognita. Il puise à des sources éloignées dans le temps et l’espace, depuis les mythes de l’Antiquité et l’ethnographie du XXe siècle, jusqu’à l’industrie des somnifères et à la réappropriation du rêve par la psychanalyse. Ce livre explore mille et une façons de dormir – la litière de foin, le matelas à ressorts, les hamacs, les berceaux. Au-delà de cette diversité, il sonde les questions qui se sont posées autour du sommeil. Sait-on avec certitude quand on dort et quand on veille ? Cette interrogation est à la source de la philosophie moderne. « Il n’y a point d’indices concluants ni de marques assez certaines par où l’on puisse distinguer nettement la veille d’avec le sommeil », écrit Descartes dans la Première Méditation. La Sixième Méditation le sort de ce doute. Il y invoque le travail de la mémoire en état de veille, qui « joint les choses qui nous arrivent », ce qu’elle ne fait pas avec les songes. Blaise Pascal, lui, se montre plus évasif : la vie éveillée lui paraît seulement « un songe un peu moins inconstant ».

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