Essai libre

Protège-t-on trop l’enfance ou pas assez ? Le plaidoyer de Laurence Joseph

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Protège-t-on trop l’enfance ou pas assez ? Le plaidoyer de Laurence Joseph

©Stéphanie Tétu/Pink/saif images

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Cet article est issu du numéro 203 de Philosophie magazine, en kiosque le 24 septembre 2026.

Après une année marquée par le scandale du périscolaire à Paris et l’affaire Lyhanna, la psychologue clinicienne Laurence Joseph s’interroge dans ce texte inédit sur la manière dont nous survalorisons le temps de l’enfance pour mieux ignorer les drames qui s’y jouent.

 

Inter faeces et urinam nascimur, nous naissons nus, emmêlés dans différents fluides, incapables de survivre, captifs sans aucune nuance. Commençant par la dépendance la plus radicale, la vie se joue dans les premiers soins qui lui sont prodigués. L’enfant vit d’abord parce que l’on protège sa santé, son sommeil, son alimentation, ses premiers contacts. La première protection est celle qui fonctionne comme un habitacle, un bouclier, afin que la foudre ne s’abatte pas sur mon enfant. Au cours du rituel de l’exposition lors de la fête des Amphidromies * (lire le lexique en fin d’article) en Grèce antique, le père décidait de garder le nouveau-né ou de s’en débarrasser. La vulnérabilité tant pensée par la philosophie est là, devant nous, crue. S’il y a donc bien une question inhérente à l’enfance, c’est celle de la protection. Rappelons-le, le verbe « protéger » vient du latin pro, « devant », et tegere, qui signifie « couvrir », « abriter » ou « cacher ». Ombre de ce mot que l’on retrouve dans le terme « tégument » qui désigne le tissu ou l’enveloppe protectrice autour d’un organisme vivant ou d’un organe. Ce que la langue nous dit, c’est qu’avoir un enfant, c’est lui créer une peau même après sa naissance. Cette peau semble tout autant une voix pour interpréter ses besoins que pour croire en ses mots, l’aider à affirmer ce qu’il peine à dire ou tremble d’avouer. N’oublions pas que, fidèle à son étymologie, l’enfant est celui qui ne parle pas encore assez bien pour se faire comprendre clairement, s’affirmer. Protéger l’enfance étymologiquement voudrait donc dire : donner un abri de parole à celui qui ne parle pas. 

Alors comment le protéger quand il marchera seul, quand nous ne serons plus là pour le regarder, vérifier qu’il regarde à droite et à gauche avant de traverser, ralentit avec son vélo avant un virage, comment être certains qu’il saura dire ce qu’il veut, ce dont il a besoin ? Qui peut nous promettre que rien ne lui arrivera ? À quel moment le laissera-t-on s’adresser au monde seul ? Certains parents choisissent (pour des motifs conscients ou inconscients) de continuer à fonctionner comme un bouclier face à leur enfant, ils tremblent aux premiers pas, aux premières fièvres, aux premières disputes entre camarades, les premiers trajets seuls sont impensables, on les retarde, une saison de plus, la nuit tombe vite, on ne sait jamais. On continue à faire son sac à la fin du collège, on ne sait jamais, un oubli pourrait valoir pour une sanction dans ce collège choisi avec tant de soin. Mais plus encore, l’inquiétude se fait politique. La crise économique permanente, la situation écologique, les guerres, la xénophobie amènent la majorité des parents à une question : comment protéger mon enfant au sein d’un monde qui semble finir un peu plus chaque jour ? Un monde qui ploie, menace, trahit toujours un peu plus, alors on se sacrifie pour être un bouclier suffisant, on les protège de la vérité parfois, on atténue nos inquiétudes, on voudrait leur offrir un monde sans danger, à l’inverse de celui qu’on pressent pourtant chaque matin. Comment les épargner de la folie répétée des hommes ? Comment ne pas les rendre fous ? 

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