Dossier / “Comment habiter mon corps ?”

Sauver sa peau ! Entretien avec Mona Chollet

Temps de lecture : 8 min

Sauver sa peau ! Entretien avec Mona Chollet

“Silvers-Scene 4”. © Frieke Janssens

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 203 de Philosophie magazine, en kiosque le 24 septembre 2026.

Dans un essai qui paraît au début du mois d’octobre, Soigner sa peau. Exploration d’une obsession (Zones), Mona Chollet s’intéresse aux mécanismes qui rendent les femmes – et elle la première – accro aux soins cosmétiques. Loin d’être un organe neutre, la peau concentre en effet plusieurs possibilités d’aliénation, de la surveillance du vieillissement féminin à l’exploitation de ressources naturelles limitées.

 

En quoi le soin de la peau est-il genré selon vous ?

Mona Chollet : De la même façon que le poids, la qualité de leur peau n’affecte pas socialement les hommes et les femmes de la même façon. Le regard est beaucoup plus indulgent envers les premiers, qui ne se sentent pas remis en question dans leur valeur en tant que personne si leur peau affiche quelques imperfections ou les premiers signes de l’âge. Chez les femmes, et c’est ce qui m’a le plus frappée, la qualité de la peau touche plus immédiatement à la valeur morale de l’individu. Au XIXe siècle, le fait d’avoir le teint pur pour une jeune fille est un gage de perfection morale et un enjeu pour réaliser un bon mariage. En même temps que les miroirs se démocratisent et que la photographie fait son apparition, permettant ainsi une confrontation quotidienne avec son propre reflet, la lutte contre l’acné devient un sujet qui concerne, non seulement l’individu qui en est affecté, mais la famille entière. On croit alors qu’elle est liée à une forme de débauche, à la masturbation, le bouton signalant la corruption intérieure – une croyance dont j’ai pu avoir les échos encore dans mon enfance. Que ce soit la Nana de Zola ou Madame de Merteuil dans Les Liaisons dangereuses, toutes sont punies de leur « mauvaise vie » en étant défigurées par la petite vérole. Pour les femmes, afficher un visage parfait dépasse ainsi largement l’enjeu esthétique. 

 

Alors qu’elle concentre une attention nouvelle, la peau redevient donc pure surface, pure superficialité ? 

C’est là tout le paradoxe ! Dans les facultés de médecine, on surnomme les étudiants – le plus souvent des étudiantes – qui se spécialisent en dermatologie les « esthéticiennes » avec beaucoup de dédain. L’industrie cosmétique pèse pourtant des milliards de dollars tout en étant l’une des plus polluantes, avec tous les dérivés du pétrole qu’elle mobilise, dans les contenus comme les contenants. Par ailleurs, on assiste à un déplacement des injonctions : alors que jusqu’à présent la surveillance des femmes se concentrait sur leur poids, après #MeToo, le regard pèse désormais également sur leur peau qui est devenue un sujet d’anxiété aussi important, voire plus que de pseudo-kilos en trop à perdre avant l’été. La journaliste américaine Jessica DeFino a interrogé des adolescentes obsédées par l’idéal de la peau parfaite et qui passent leur temps à se scruter sous toutes les coutures. L’omniprésence de filtres lissants sur les réseaux sociaux n’est évidemment pas étrangère à cette obsession. L’interface du téléphone fait que nous ne sommes plus habitués à une peau humaine. Nous rêvons d’une peau aussi lisse que du plastique.

Cet article est réservé aux abonnés
Les concepts liés à cet article

VieIndividu Désir Société