Road-trip philosophique

Un philosophe à vélo sur le littoral (5/8) : au café des Bains de Royan, fantômes, déchets et rêves de plastique

Temps de lecture : 8 min

Un philosophe à vélo sur le littoral (5/8) : au café des Bains de Royan, fantômes, déchets et rêves de plastique

Reproduction d'une carte postale (expédiée en 1962) du jardin et du café des Bains à Royan (17). © Édition Tito par Berjaud

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Durant huit semaines, le philosophe Pierre Cassou-Noguès, auteur de Métaphysique d’un bord de mer (Éd. du Cerf, 2016) et de La Bienveillance des machines (Le Seuil, 2022), parcourt le littoral atlantique à vélo pour Philosophie magazine. Objectif de ce périple un peu fou : enquêter sur les effets de la crise environnementale. Étape 5 : Royan.


 

Les chroniques de Pierre Cassou-Noguès seront publiées chaque samedi, sur philomag.com, pendant deux mois. Retrouvez également le philosophe sur son site personnel et sur son compte Mastodon ici.

 

Royan.

C’est un tableau de Picasso, au musée de Royan, rectangulaire et parfaitement cubiste. La façade du café est éclatée en une multitude de plans. Une avancée aux arêtes très marquées fait une sorte de rotonde, qui porte l’inscription BAR puis DES BAINS, alors que le nom de l’établissement s’étalait sur un fronton tout en haut de la façade, et c’était le CAFÉ des Bains. Je le vérifie sur une photographie en noir et blanc. « Café » fait, il me semble, un peu plus chic.

On pourrait dire que c’est une erreur historique. Mais la principale différence entre la photographie et le tableau, c’est la foule. Sur la photographie, la terrasse est pleine, et des promeneurs remontent la rampe au-dessus du port. Ils reviennent de la grande plage. D’autres venant d’en face se dirigent vers le café. Un homme se tient devant la façade, son vélo posé derrière lui contre la vitrine de l’établissement. Sur le tableau de Picasso, on ne voit personne. Le café, le carrefour, la digue du port, que l’on distingue nettement, sont déserts.

Nature morte de Picasso

Le tableau a été peint le 15 août 1940. Ce jour-là, les habitants sont confinés chez eux. Ils attendent les Allemands, qui entrent dans Royan un peu plus tard dans l’après-midi. Pablo Picasso, fuyant Paris, s’est installé à Royan avant même la déclaration de guerre, dans les premiers jours du mois de septembre 1939. Il y passe presque un an. Il loue un atelier dans un immeuble en face du café. Il ne l’aime pas beaucoup. Il dit que la lumière est trop claire et la vue, avec le port, un bout de plage, la mer, les bateaux, trop belle. Il fait surtout des dessins. Le Café des Bains est la seule vue qu’il peint depuis son atelier. Il repartira à Paris quelques jours après, avant la fin août. 

Interrogé plus tard sur ce tableau, Picasso refuse d’y voir un paysage : « Une fenêtre ouverte, ce n’est pas un paysage, c’est autre chose. Et puis une fenêtre qui s’ouvre quand tout s’écroule, c’est quelque chose, non, c’est l’espoir ? » Je recopie ces quelques phrases citées sur le cartel en-dessous du tableau. Et, en effet, celui-ci ne me semble pas avoir le format habituel d’un paysage. Il est moins allongé et n’a pas vraiment de profondeur. Les différents éléments paraissent très proches même s’ils sont de petite taille. Le tableau me fait plutôt penser à une nature morte : le café, vu depuis l’atelier au dernier étage de l’immeuble en face, en surplomb, se dresse dans la rue comme un compotier sur une table. C’est aussi qu’il n’y a pas d’êtres humains dans l’image, pas d’êtres vivants sinon quelques arbres, pas de mouvement, rien que des choses immobiles.

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