Road-trip philosophique
Un philosophe à vélo sur le littoral (4/8) : du cap Ferret à Soulac-sur-Mer, “si tu crèves, t’es foutu”
© Pierre Cassou-Nogues.
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Durant huit semaines, le philosophe Pierre Cassou-Noguès, auteur de Métaphysique d’un bord de mer (Éd. du Cerf, 2016) et de La Bienveillance des machines (Le Seuil, 2022), parcourt le littoral atlantique à vélo pour Philosophie magazine. Objectif de ce périple un peu fou : enquêter sur les effets de la crise environnementale. Étape 4 : du très chic cap Ferret, où un propriétaire de villa fait venir chaque jour des camions de sable pour le verser sur la plage — sinon tout s’effondre —, à Soulac-sur-Mer, symbole décrié du tourisme balnéaire. Avec une sourde angoisse au ventre…
Les chroniques de Pierre Cassou-Noguès seront publiées chaque samedi, sur philomag.com, pendant deux mois. Retrouvez également le philosophe sur son site personnel et sur son compte Mastodon ici.
Arcachon.
Un mardi, en dehors des vacances scolaires, nous sommes sept ou huit en milieu de matinée à attendre le bateau au bout de la jetée d’Arcachon. Il y a une autre cycliste, sur un vélo de ville, son sac dans le panier à l’avant, un couple d’Anglais et plusieurs retraités. Le soleil est printanier, la mer bleue, étale, malgré une petite brise.
La traversée dure une vingtaine de minutes. Je me retrouve en face, au cap Ferret, une bande de terre de quelques kilomètres de large. Avant la plantation des pins, c’était un long banc de sable déplacé par la mer et les vents. Un cartographe, envoyé par le pouvoir royal sur la côte du Médoc, au début du XVIIIe siècle, pour déterminer s’il y avait lieu d’y installer des forteresses. Ce cartographe, Claude Masse, voit durant les années qu’il passe dans la région la péninsule s’allonger de plusieurs kilomètres. Sa carte porte la trace de cette extension : une correction, un remord, comme on le dirait d’un peintre, qui repasse en jaune sable ce qui était bleu mer, sauf que ce n’est pas lui qui a changé d’avis, mais le paysage qui échappe à la carte dans laquelle on veut l’enfermer. Masse conclut à l’inutilité des forteresses : les dunes, dit-il, qui font d’affreux remparts, seront bien suffisantes à repousser les envahisseurs. Les forteresses seront plantées plus au nord, vers La Rochelle.

Le parcours de Pierre Cassou-Noguès à vélo. © Pierre Cassou-Noguès pour PM
Le cartographe s’est trompé. La bande de sable qu’il a vu se former et qui maintenant s’érode a été envahie par un tourisme élégant. Aujourd’hui, elle est couverte de villas récentes mais très chic dans des jardins bien entretenus tout en gardant l’apparence du sauvage. On entend les oiseaux, et une voiture de temps en temps, ou la camionnette d’un artisan. Je commence par pédaler vers le sud jusqu’à la plage de la Pointe, au bout de la péninsule, d’où l’on aperçoit la grande dune du Pyla de l’autre côté du bassin. La plage est fermée au public. Les enrochements mis en place pour la protéger de l’érosion s’effondrent sous l’effet du courant qui creuse le fond.
Pendant les quelques jours que j’ai passé à La Teste, quelqu’un m’a parlé d’une villa en bord de mer : le propriétaire, me disait-on, faisait venir chaque jour des camions de sable pour verser sur la plage.
« S’il arrête un jour, la villa, elle part. Eux ils en ont plus pour longtemps. »
Je ne vois pas de camion de sable. Je fais demi-tour, et je prends la piste cyclable à travers la forêt.