Road-trip philosophique
Un philosophe à vélo sur le littoral (6/8) : à Port-des-Barques, la menace de la disparition
A Port-des-Barques. © Pierre Cassou-Noguès
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Durant huit semaines, le philosophe Pierre Cassou-Noguès, auteur de Métaphysique d’un bord de mer (Éd. du Cerf, 2016) et de La Bienveillance des machines (Le Seuil, 2022), parcourt le littoral atlantique à vélo pour Philosophie magazine. Objectif de ce périple un peu fou : enquêter sur les effets de la crise environnementale. Étape 6 : Port-des-Barques, ville située sur la rive gauche de l’embouchure de la Charente.
➤ Les chroniques de Pierre Cassou-Noguès seront publiées chaque samedi, sur philomag.com, pendant deux mois. Retrouvez également le philosophe sur son site personnel et sur son compte Mastodon ici.
Port-des-Barques.
« Vous savez qu’on va disparaître ici ? »
La femme, âgée, se tourne vers moi brusquement pour m’interroger du regard aussi. L’idée vient seulement de lui traverser l’esprit, l’idée que je ne savais pas. Qu’on va disparaître. Ici. Et, en effet, je ne le savais pas. Je l’avais certainement lu dans les journaux mais je n’avais pas fait le rapprochement.
Port-des-Barques est située dans la zone qui a été fortement touchée par la tempête Xynthia en 2010. Le risque de submersion est ici réel et avéré.
Je m’aperçois rétrospectivement, en essayant de reconstituer la scène, que, dans la phrase, l’accent n’est pas mis sur les gens mais sur le village ou le complexe formé par les gens et le lieu, le paysage, les maisons, les jardins, les bêtes… Si, par exemple, la femme avait craint une épidémie qui aurait décimé les humains, ou si elle avait voulu évoquer la mort en général, elle aurait dit : « on va tous disparaître ». L’absence du « tous » change entièrement le sens de la formule. Le sujet de la disparition n’est pas seulement humain, ce serait « l’on » qui habite « ici », ou « l’ici » où « l’on » habite, ou « l’ici » et « l’on » conçus de telle façon que les deux formules précédentes soient équivalentes. La femme n’a pas peur de disparaître elle-même ou, pour le dire crûment, de mourir dans une inondation. Mais le village n’existera plus, ni les maisons, ni les arbres, ni même la légère ondulation du paysage. Tout cela sera recouvert par la mer. Les gens auront sans doute déménagé, la plupart d’entre eux mais « on » aura laissé là une partie de sa vie et soi-même : « on ici » aura disparu.
Elle m’explique que sa maison n’a jamais été inondée. Elle est située à la côte +3, c’est-à-dire 3 mètres au-dessus du niveau de la mer. Il n’y a qu’un bout de terrain près du cerisier – la femme me le montre d’un geste, de l’autre côté de la fenêtre – situé en zone bleue.
Il y a des zones vertes, bleues, rouges et noires. En zone noire, il faut détruire. À Port-des-Barques, « ils » (ce « ils » représente l’État) ont détruit tout un lotissement. Xynthia avait fait deux morts, dans ce lotissement, noyés, coincés dans leur maison quand l’eau a monté.