Road-trip philosophique
Un philosophe à vélo sur le littoral (7/8) : en Vendée, “je ressens dans mon corps les distances, le lointain prend un sens physique”
© Pierre Cassou-Noguès
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Durant huit semaines, le philosophe Pierre Cassou-Noguès, auteur de Métaphysique d’un bord de mer (Éd. du Cerf, 2016) et de La Bienveillance des machines (Le Seuil, 2022), parcourt le littoral atlantique à vélo pour Philosophie magazine. Objectif de ce périple un peu fou : enquêter sur les effets de la crise environnementale. Étape 7 : 150 kilomètres de côte sous la pluie et le vent entre La-Tranche-sur-Mer et Saint-Nazaire. Avec une méditation inspirée de Proust sur la topographie singulière que produit le vélo, par rapport à la voiture et l’avion.
Les chroniques de Pierre Cassou-Noguès seront publiées chaque samedi, sur philomag.com, pendant deux mois. Retrouvez également le philosophe sur son site personnel et sur son compte Mastodon ici.
La Tranche-sur-Mer.
J’ai l’impression de ne faire que passer. C’est une impression quasi physique. Elle tient dans la vitesse, dans l’air, la pluie ou le soleil sur le visage et les mains. Elle tient dans les vêtements qui battent dans le vent et collent à la peau à cause de la transpiration. Elle tient dans l’effort, la fatigue, l’anxiété.
Depuis le matin, je pédale sous la pluie. Cela a commencé par une petite pluie fine, je n’ai pas pris la peine de sortir mon imperméable, la pluie s’est peu à peu renforcée et maintenant, je suis complètement trempé. Je mastique une barre aux céréales sur le front de mer. Des gouttes tombent de la visière de mon casque. La mer est perdue dans un nuage gris, comme si elle avait décidé de fermer et d’éteindre les lumières pour imiter les commerces et le casino. J’ai froid. La seule chaleur, dans ce paysage, vient du bar dans la rue derrière. Je vois justement un homme y entrer. Une partie de moi-même songe à le suivre, je sens en imagination l’odeur du café.
Je me reprends aussitôt. Mes muscles se raidissent : « Je n’ai pas le temps, j’ai encore de la route. »
C’est une phrase que je me répète ou, sans même que je la formule, qui reste dans mon esprit. Dans un étrange commerce, j’ai d’abord gagné (ou acheté) du temps, puisque j’ai quitté l’université ce semestre, je n’enseigne pas, j’ai donc beaucoup de temps. Mais ce temps libre, je le troque contre un autre temps, celui de la route, un temps durant lequel mon corps travaille, sans trop souffrir en général, et je réfléchis, souvent. Je me raconte des histoires, ou ressasse des pensées sans intérêt, ou rêvasse, ou prépare ces chroniques. Je fais des listes de choses importantes, que j’oublie rapidement, ou j’essaye de ne penser à rien. Mais, tout ce temps, les choses, les atmosphères, les gens ne forment que des paysages, que je laisse derrière moi, sans m’arrêter ou seulement un instant, pour boire un peu ou pour regarder la carte sur mon téléphone.
Ou pour déjeuner. Assis sur un muret près d’un ponton d’où partent les uns après les autres les bateaux des ostréiculteurs. C’est juste après l’embranchement vers le pont qui amène à l’île d’Oléron. Le pont s’élève sur ma gauche, je vois les voitures et les camions passer au-dessus de l’eau, suffisamment loin pour que je ne les entende pas. L’île d’Oléron s’allonge en face de moi, toute plate, une mince bande de terre. À mi-chemin, sur un gros rocher, se dresse un fort de pierre, une simple tour…