Edito

La condition jardinière. L'édito de Sven Ortoli

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Cet article est issu du Hors-série n°65 de Philosophie magazine, en kiosque le 07 mai 2025.

« Qu’est-ce qu’un jardinier ? » demande en 1929 Karel Capek, l’inventeur du mot « robot ». C’est un type qui, dans le jardin d’Éden, ne s’intéresse pas tant aux fruits qui pendouillent des branches de l’arbre de la connaissance du bien et du mal qu’au merveilleux humus baignant ses racines. Voilà le vrai trésor à ses yeux. Et ce jardinier-là, ajoute le Tchèque, voudra toujours « donner au sol plus qu’il ne lui prend ». Quoi de plus philosophique ?

S’il n’est toutefois pas indispensable d’être philosophe pour devenir jardinier ni jardinier pour devenir philosophe (néanmoins, je vous le demande : peut-on sérieusement penser le cosmos sans observer un ver de terre ?), les deux vont si naturellement ensemble que, du jardin d’Épicure à la fameuse injonction du Candide de Voltaire, la tradition n’a cessé de lier l’un à l’autre. Comme si jardiner et penser relevaient sinon d’un même geste, du moins d’un même cadre. Celui d’un espace entre nature et culture – deux mille mètres carrés tout au plus, recommande Michel Tournier, l’homme-jardin. Un espace dont le paysagiste Gilles Clément, dans sa leçon inaugurale au Collège de France, fait le miroir de la condition humaine face au réchauffement climatique : « Qu’on le veuille ou non, le jardin renvoie à la planète », verte, bleue et probablement unique dans ce coin d’Univers. La condition humaine est, avant tout, une condition jardinière.

Toute notre littérature le dit. Depuis vingt-cinq siècles, mille jardins nous contemplent. Mythiques, spirituels, paradisiaques, politiques, métaphysiques, éthiques... leurs arbres ploient sous les métaphores. Ils parlent du temps qui passe et de la mort jamais vaincue. Dans le jardin éternel que traverse Gilgamesh en quête du secret d’Uta-Napisthim, le sauvé du déluge, les fruits sont des pierres précieuses. Mais qui se rassasierait d’un rubis ? L’immortalité n’est pas pour les humains : l’éternité, c’est long, c’est barbant, même chez Calypso, et Ulysse lui préfère ses oliviers à Ithaque.

Voilà la conclusion de Candide : « Il faut cultiver notre jardin. » Notre jardin ? Il n’en fait pas, ou pas seulement, une zone de repli contre la maladie, la violence, la trahison et la mort, un refuge végétal qui serait au demeurant illusoire et fragile comme une bulle de savon – Le Jardin des Finzi-Contini de Giorgio Bassani en témoigne tragiquement. Voltaire en fait un manifeste de confiance dans le vital, le transitoire et l’inattendu. « Dans le jardin, remarquait le paysagiste Pascal Cribier , il n’y a pas de deuil, c’est la chance des jardiniers : ils se préoccupent de l’instant présent et pensent aux saisons futures. » Cultiver son jardin, c’est croire en l’avenir. Par les temps qui viennent, c’est un principe d’espérance.