Édito
Du monde d’hier au monde de demain. L’édito de Sven Ortoli
© Studio L’Éclaireur
Cet article est issu du Hors-série n°68 de Philosophie magazine, en kiosque le 25 février 2026.
Pourquoi s’interroger, ici et maintenant, sur la disparition des civilisations ? En première analyse, la réponse va de soi. Parce qu’on a la trouille. Et il y a de quoi : réchauffement climatique, retour de la guerre en Europe, résurgence des impérialismes, haine en ligne, masculinisme triomphant, montée des extrêmes… ajoutez le sentiment, avec l’intelligence artificielle, d’une glissade accélérée sur un toboggan bordé par le vide et plongé dans le brouillard.
Nous sentons bien que le baromètre vire au gros temps et que le monde de demain ne sera pas la continuation de celui d’aujourd’hui. D’où l’intérêt de demander ce qu’ont fait nos prédécesseurs romains, aztèques, chinois ou amérindiens avant de disparaître dans les pages de nos manuels d’histoire : quelles leçons tirer de leur déclin ? Sur quels écueils se sont-ils fracassés ? En quoi leur expérience peut-elle nous être utile ? Ces questions ne sont pas neuves, mais elles ont rajeuni depuis une vingtaine d’années.
Dans le rétro pour voir le présent ?
Joseph Tainter, par exemple, a trouvé dans l’histoire de Rome le pivot de sa théorie générale de l’effondrement : en se complexifiant, les sociétés humaines parviennent à un seuil où l’investissement pour maintenir cette complexité coûte plus cher qu’il ne rapporte. Elles deviennent un colosse aux pieds d’argile, ou de terres rares. Luke Kemp pointe, lui, le surnombre des élites que l’usage immodéré de la « pompe à richesse » conduit à accumuler des ressources très au-delà de ce qui est socialement productif, avec, à la clé, le ressentiment, le radicalisme et la haine. Quant à Jared Diamond, l’un des premiers à s’être interrogé sur l’effondrement de l’île de Pâques, il persiste et signe dans ce numéro sur sa théorie d’un écocide.
Leurs réponses – comme celles de Land, Turchin ou Servigne – sont passionnantes mais de ce savoir, on fait quoi ? Sommes-nous plus lucides, plus perceptifs, mieux armés, en somme, que ne l’étaient les intellectuels de l’entre-deux-guerres face à la catastrophe pointant à l’horizon ? L’historien Marc Bloch notait, en 1941, que « l’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé. Mais il n’est peut-être pas moins vain de s’épuiser à comprendre le passé, si l’on ne sait rien du présent ». On peut compléter sa réflexion avec Michaël Foessel : « Celui qui décide du discours dominant sur l’avenir possède le pouvoir. » C’est le pouvoir exorbitant des barons contemporains de la tech, mais rien n’interdit d’imaginer des futurs différents.