Édito

Les illusions perdues. L'édito de Sven Ortoli

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Les illusions perdues. L'édito de Sven Ortoli

Sven Ortoli. ©Rodolphe Grenier pour PM

Cet article est issu du Hors-série n°64 de Philosophie magazine, en kiosque le 13 mars 2025.

Ça se rapproche. Le temps est à la guerre, comme il serait à l’orage. Pas certain qu’il éclate mais, tout de même, il fait lourd. Le sentiment est relativement nouveau dans l’espace mental européen. « Nous pensions marcher sur les pelouses de la paix », écrivait Sartre à propos de l’avant-guerre. Nous aussi. Nos pelouses étaient tachées de sang par les attentats terroristes, et il y avait bien des guerres en Afrique ou ailleurs mais, jusqu’à l’invasion de l’Ukraine, le mal vu d’Europe semblait terrible, mais lointain. Il n’était pas perçu comme une menace existentielle. L’illusion était commode.

Lorsque Clausewitz dit de la guerre que c’est un caméléon, il signifie que ses formes ne cessent d’évoluer, comme en témoigne l’emploi des drones en Ukraine, de la guerre cognitive menée par la Chine contre Taïwan ou de l’intelligence artificielle dans l’affrontement entre Israël et le Hamas. Mais chacun sait que le caméléon pratique l’art du camouflage. Et que ce maître de l’illusion, vu de Paris, Rome ou Berlin, s’était tellement confondu avec le paysage qu’on ne le voyait plus ou, ce qui revient au même, qu’on préférait ne pas le voir. On parle de « retour de la guerre » mais elle n’a jamais disparu, remarquent le général Lecointre et le philosophe Frédéric Gros dans le beau dialogue qui ouvre ce numéro. « Ma génération de soldats, précise l’ancien chef d’état-major des armées, a été celle d’une armée sans guerre, mais qui a passé son temps à combattre. » Et aujourd’hui, nous risquons d’affronter une guerre sans armée.

Ce n’est pas totalement une surprise. Quelques mois avant sa mort, en 1977, le philosophe tchèque Jan Patocka décrivait la démobilisation de l’Europe et alertait sur l’illusion d’une paix éloignant à jamais le spectre de la guerre. « Ce qu’on tient en général pour la voie vers une sortie de la guerre fait simplement le jeu d’un super-Munich », note-t-il en faisant allusion aux accords de 1938 par lesquels l’Allemagne nazie démembrait la République tchécoslovaque. Dans sa critique d’une paix illusoire, Patocka s’appuie sur la célèbre formule d’Héraclite – « polémos est père de toutes choses » – pour affirmer que celui « qui laisse la mort de côté et refuse de la voir ne pourra pas s’affranchir de la guerre ».