Édito
Love is all you need. L'édito de Sven Ortoli
© Brian Vu
Cet article est issu du Hors-série n°61 de Philosophie magazine, en kiosque le 20 juin 2024.
Quiconque s’interroge sur la nature de l’amour oscille entre deux attitudes. L’une y reconnaît un seuil, une porte qui ouvre vers quelque chose qui nous dépasse : la grâce, le sacré, la transcendance ? En tout cas un mystère, un abîme, un insondable qui échappe à la quantification, à l’indice de désirabilité des algorithmes de Tinder, à la biologie des passions et, au bout du compte, à la raison. Écoutez Vladimir Jankélévitch sur France Culture en 1978 : « La raison de l’amour, c’est l’amour. La raison de l’amour, c’est qu’on aime. » Parce que c’était toi, parce que c’était moi, en somme. Chamfort (Nicolas), cynique et déçu, renchérirait : « En amour, tout est vrai, tout est faux et c’est la seule chose sur laquelle on ne puisse pas dire une absurdité. » Fermez le ban. L’amour est sans raison. Que dire de plus ?
D’abord, qu’aucune pirouette agile, aucune formule habile, ne saurait emprisonner le vif-argent de cette étrange alchimie. Ensuite, que l’amour est une histoire dont chaque étape mérite d’être visitée en philosophe : l’attente, la rencontre, la passion, la rupture, l’engagement, les corps qui se découvrent. Comme les corps, justement, l’amour vieillit, parfois il prend du poids, les rides s’accentuent, la peau est moins tonique... Souvent il rompt ici pour renaître ailleurs. De temps en temps – c’est plus rare –, à l’inverse du portrait de Dorian Gray, il vieillit à l’extérieur mais reste intact, resplendissant et juvénile, à l’intérieur. L’amour en somme est dynamique : s’il ne se transforme pas, il meurt.
La plus vieille histoire d’amour du monde, l’une des plus belles aussi, raconte comment Gilgamesh roi d’Uruk, « buffle arrogant », beau comme un dieu, gonflé à l’hubris comme un ballon à l’hélium, monstre de démesure, violeur d’adolescent(e)s, est métamorphosé par sa rencontre avec le sauvage Enkidu. Comment l’amour qu’il découvre vient borner son désir ravageur. Et comment cet amour, en posant des limites, lui ouvre un monde plus grand : l’amour, observe Maurice Merleau-Ponty, « c’est le mouvement par lequel je me suis tourné vers quelqu’un, la transformation de mes pensées et de mes conduites ». « Je t’aime – je veux que tu sois ce que tu es », ajoute Augustin. Je me transforme, je te transforme. Voilà le secret, reste le mystère.