Édito
America, America. L'édito de Sven Ortoli
© Mathieu Persan pour Philo Éditions
Cet article est issu du Hors-série n°62 de Philosophie magazine, en kiosque le 01 août 2024.
C’est loin l’Amérique ? À l’approche des élections présidentielles, Philosophie magazine est allé voir à quel point, en revisitant les grands mythes de cette Amérique dont Hannah Arendt notait (en 1954) que, depuis sa fondation, elle « a été à la fois le rêve et le cauchemar de l’Europe » : tantôt utopie, tantôt dystopie, tout dépend de qui la regarde et comment. Que pouvons-nous en dire ? Qu’elle est restée rêve et cauchemar. Comme dans ces boutiques de Stephen King dont les vitrines chatoyantes masquent souvent des monstres. Côté pile, la liberté des grands espaces, les frontières toujours reculées, le melting-pot, la foi dans le progrès, la désobéissance civile, le droit au bonheur et le culte du risque. Côté face, l’obsession des armes, l’omniprésence du religieux, l’héritage poisseux des ségrégations et le fantôme de la guerre de Sécession, qui rôde dans les coulisses.
Rien n’incarne mieux cette dualité que l’American dream, le rêve qui d’un chauffeur de taxi ou d’un cireur de chaussures fait un millionnaire en puissance. Le rêve qui fait dire à Stavros, le héros menteur, parjure, assassin mais résilient du America, America d’Elia Kazan (1963) : « En Amérique, je serais lavé de tout ». Naissance, renaissance et rédemption, voilà la promesse qui met en marche, parfois à en mourir, les migrants qui traversent la jungle du Panama en espérant atteindre les berges du Rio Grande. Avec, pour horizon, le pays du « chacun sa chance, chacun peut réussir ». Et si la place vient à manquer, il y aura des terres nouvelles sur Mars ou dans les abysses. Et si l’argent vient à manquer, il y aura toujours une invention prodigieuse – intelligence artificielle proche de la singularité ou puce cérébrale – qui redistribuera les cartes. En Terre promise du futur, tout est possible, y compris l’impossible au nom du fake it until you can make it – faites comme si, jusqu’à ce que ce soit vrai – de la Silicon valley.
Dans l’un des multiples avatars du rêve américain, le fondateur d’Amazon, grand admirateur d’Ayn Rand, a résumé sa philosophie dans une méthode qu’il a intitulée « the regret minimization network », version trader de la phrase d’Oscar Wilde « il vaut mieux avoir des remords que des regrets » : imaginez-vous à 80 ans, suggère Jeff Bezos, vous demandant quelle (in)décision vous regretterez le plus. Agissez en conséquence. L’Amérique est pétrie de ces formules rétrospectives qui entérinent une loi basique : the winner takes all. Et tant pis pour les autres. Dans L’Empire de l’illusion, comme l’a baptisé l’essayiste Chris Hedges, tout le monde n’est pas égal. Pile et face. Dans Une colère noire, l’écrivain Ta-Nehisi Coates le dit à son fils : sous le manteau du rêve, il y a le racisme, la discrimination, la violence – « Toute ma vie j’ai été témoin de ce rêve. Maisons parfaites et belles pelouses. Barbecues du Memorial Day. [...] Le rêve a l’odeur de la menthe et le goût d’un biscuit à la fraise. J’ai cherché pendant si longtemps à m’échapper dans le Rêve, à me blottir dans mon pays comme sous une couverture. Mais ça n’a jamais été possible. » Le rêve américain, c’est le meilleur et le pire de l’Europe, une utopie dystopique à l’usage du monde entier.