Dialogue

Thomas Schlesser-Laurence Devillairs : “Regarder est un acte d’amour”

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Thomas Schlesser-Laurence Devillairs : “Regarder est un acte d’amour”

Thomas Schlesser et Laurence Devillairs. © Frédéric Manzini pour PM

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L’un, l’historien d’art Thomas Schlesser, rencontre un succès mondial avec son roman d’initiation Les Yeux de Mona (Albin Michel, 2024). L’autre, la philosophe Laurence Devillairs, vient de faire paraître La Splendeur du monde (Stock, 2024) où elle analyse ses propres expériences esthétiques pour cerner la puissance du sentiment de beauté. Philosophie magazine les a fait se rencontrer, et ils sont vite tombés d’accord sur cette évidence : l’expérience de la beauté nous réconcilie avec le monde en nous apprenant à mieux le voir.


Vous attendiez-vous au succès rencontré par Les Yeux de Mona ?

Thomas Schlesser : C’était une immense surprise. Il me semblait que parler de la notion de beauté et qu’évoquer l’idée d’universalité connaissaient une telle crise que le public ne suivrait pas. Je ne me sentais franchement pas dans l’air du temps. Je l’ai d’ailleurs dit à mon éditeur, Nicolas de Cointet, chez Albin Michel, qui, de son côté, y a cru d’emblée. Il m’a répondu en riant que, d’ordinaire, c’étaient plutôt les éditeurs qui devaient tempérer l’enthousiasme des auteurs, et non l’inverse !

 

Laurence Devillairs : Je pense au contraire que nous avons un rendez-vous historique avec la beauté : nous avons perdu tant d’espérances et de croyances aussi – le progrès, la paix, la justice, le salut… Mais la beauté demeure, et demeurent avec elle l’universalité dont elle est porteuse, le monde en commun qu’elle vise. C’est ce que vous soutenez aussi, et qui m’a fait me reconnaître dans votre livre, alors même qu’il s’agit de la fiction. Le cynisme et le scepticisme ont gagné du terrain, parce qu’il est plus facile de déprécier que d’apprécier, de relativiser que d’être curieux, mais la beauté est un universel autour duquel s’entendre. C’est un universel immédiat. Quand on dit : « C’est beau ! », on le dit comme une évidence, sans chercher ses mots, et on le prononce même lorsqu’on est seul. L’universalité est là, présente d’emblée.

 

T. S. : C’est fondamental, ce que vous dites là. De mon côté, à titre personnel, dès que j’observe quelqu’un qui est saisi par un ravissement esthétique, je me surprends à lui dire à chaque fois, sur le ton de l’évidence : « C’est beau, hein ? » Et ce constat que « c’est beau » devient le vecteur d’un lien avec l’autre, une sorte de cimentage émotionnel.

 

L. D. : C’est tout de suite un partage, ce que l’on éprouve est d’une certaine façon si fort qu’il nous faut le communiquer. Comme une révélation qu’il faudrait formuler, transmettre. Je parlerais davantage d’universalité que d’éternité. Car l’art, notre sensibilité évoluent, nos jugements aussi. C’est indéniable. Mais on peut parler de la beauté avec tout le monde, car elle renvoie précisément au fait que nous faisons monde, qu’un lien nous unit, nous rassemble. Dans mon livre, je raconte une anecdote qui m’est arrivée avec un Finlandais, avec qui, dans un anglais approximatif, nous discutions de la rupture amoureuse. Nous en sommes ensuite venus à parler de la beauté du paysage qui nous entourait, et nous avons parlé à l’unisson, dans une même évidence, par-delà nos différences culturelles.

 

T. S. : Puis-je vous poser une question personnelle ? J’aimerais savoir comment vous faites quand quelque chose ne résonne pas esthétiquement en vous, mais que vous cherchez à lui trouver un sens, une portée, ou autre chose. Quelle démarche suivez-vous ?

 

L. D. : C’est une question que je pourrais également vous poser ! Mon travail a consisté à tenter de décrypter et de décrire ce qui se passe en nous pour nous faire dire, avec force et évidence : « C’est beau ! ». Parce que toutes les questions de relativisme (« chacun ses goûts », etc.) viennent bien après ce constat : « C’est beau ! » Elles consistent d’ailleurs à confondre l’expérience esthétique avec l’expression de préférences. Ce ravissement, ce choc du beau, ne se réduit pas à un simple plaisir. C’est pourquoi, et pour vous répondre, je m’efforce d’apprivoiser mes déplaisirs. 

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