Dossier / “Le sentiment océanique”
Vers l’horizon et au-delà avec la philosophe Laurence Devillairs
Laurence Devilliars. ©Jean-Matthieu Gautier pour Philosophie Magazine
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Cet article est issu du numéro 201 de Philosophie magazine, en kiosque le 10 juillet 2026.
Nous avons imaginé un dispositif inhabituel avec la philosophe Laurence Devillairs : ensemble, nous avons mis le concept de sentiment océanique à l’épreuve en nous rendant en bord de plage. Au hasard de notre promenade, nous avons aussi rencontré quelques amoureux de la mer.
« Vivre en requin, […] c’est refuser la stagnation », note Laurence Devillairs dans sa Petite Philosophie de la mer. Elle rappelle que l’animal ne cesse de nager et que, s’il s’immobilise, il meurt. Par métaphore, « s’improviser requin, ce serait ainsi refuser l’inertie : quelle raison a-t-on en effet de continuer à faire ce qu’on a toujours fait ? Qu’est-ce qui nous retient de changer nos habitudes, de modifier nos scénarios un peu répétitifs ? » Je l’ai prise au mot et lui ai proposé un dispositif inhabituel : et si nous partions ensemble faire l’expérience de l’infini ? La philosophe est plutôt coutumière des voyages au long cours — îles Féroé, Islande ou fjords de Norvège –, mais elle n’avait jamais vu Saint-Malo. En pleine canicule, nous avons donc filé vers l’ouest, où s’ouvre un horizon sans limite. D’ici, les bateaux partaient autrefois à la découverte du monde, poussés par des vents exceptionnels.
Le goût de la splendeur
Spécialiste du XVIIe siècle, Laurence Devillairs a mené sa thèse sur l’infini chez Fénelon, Pascal et Descartes. Elle est l’autrice d’un essai sur La Splendeur du monde, sur notre capacité à être ébranlés « corps et âme » par la beauté tranquille, « que rien ne signale », qui ne crie pas mais nous ravit. « Il ne s’agit pas nécessairement d’un tout, d’une harmonie de formes et de couleurs. C’est le plus souvent un détail, qui se détache par son intensité, sa brillance, comme l’indique l’étymologie : splendor, en latin, signifie “éclat”. » Il faut donc être vigilant, ouvrir l’œil. La philosophe dit noircir des « carnets, répertoriant les choses vues, entendues, découvertes ou revues », qu’elle appelle ses « transcendances ». Et je la vois effectivement se réjouir de la brume de mer qui rafraîchit l’atmosphère dès sa sortie du train, puis prendre des notes. Un adjectif la retient, qu’emploie le photographe qui nous accompagne. Il nous conduit vers un lieu qu’il aime pour prendre une photo. Il se dit « merrien », c’est-à-dire que son élément, c’est la mer. « Merrienne », Laurence Devillairs adopte ce terme pour elle-même.
LE TÉMOIGNAGE D’ANN, NAGEUSE
« J’adore être dans l’eau. J’ai nagé dans beaucoup de mers, partout autour du monde. Je nage tous les jours, toute l’année. Le contact avec l’eau me calme. C’est comme être un bébé dans un liquide amniotique. J’y trouve une forme de méditation. Je suis dans un monde séparé. Je me sens comme baptisée chaque fois. Je compte les longueurs et je pense aux problèmes comme s’ils flottaient dans le ciel. Fréquemment, je trouve des réponses, je résous des difficultés. L’eau nettoie ma tête et nourrit mon âme. »
Nous arrivons sur la plage des Chevrets, en allant vers Cancale. L’horizon reste brouillé. Il se met à pleuvoir et le ciel se lève. La lumière perce soudain. Les couleurs sont magnifiques. Mon interlocutrice distingue des « estacs », ces têtes de rochers déchirés sur le rivage, porteurs pour elle d’un sentiment nostalgique. Car « la beauté est entre l’idéal et la nostalgie. L’idéal parce qu’elle renvoie à la vraie patrie, à l’endroit où l’on devrait vivre pour l’éternité. Et la nostalgie, parce que, de ce lieu, on vit arraché, au royaume de l’exil ».