Dialogue

Ali Benmakhlouf-Thomas Dutronc : comment on trouve sa voix

Temps de lecture : 13 min

Ali Benmakhlouf-Thomas Dutronc : comment on trouve sa voix

Ali Benmakhlouf et Thomas Dutronc. © Stéphanie Lacombe pour PM

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 179 de Philosophie magazine, en kiosque le 25 avril 2024.

Le philosophe Ali Benmakhlouf a été le professeur du chanteur et guitariste Thomas Dutronc au lycée. Depuis, ils ne se sont plus quittés. Nous avons réuni les deux amis qui nous racontent comment ils sont parvenus à devenir eux-mêmes, entre émancipation familiale, confrontation à la mort et sens de la fête.

 

Thomas Dutronc : Je termine un nouveau disque de chansons originales. J’en suis aux dernières retouches. Hier soir, j’ai eu le bonheur d’écouter le chanteur Franck Monnet. Cela m’a incité à revoir ce que j’avais écrit en étant moins scolaire, en laissant plus de place aux images qui me traversent. Je cherche souvent à créer le son parfait, à maîtriser la forme. Mais c’est au détriment de la spontanéité et du fond. Je dois apprendre à me débrider davantage.

 

Ali Benmakhlouf : Mais cette exigence a du sens. Je ne sais plus qui disait que « le respect de la forme est la forme ultime du respect ». 

 

T. D. : Voilà pourquoi j’aime Ali. Quelle culture et quel à-propos ! Tu trouves toujours la bonne formule. J’adore ! Même si c’est mon métier, l’air de rien, c’est si difficile de capter dans une formule un sentiment, une situation, une personne.

 

A. B. : D’ailleurs, toi, comment t’es-tu lancé dans l’écriture ?

 

T. D. : Quand j’avais 20 ans, mon père, Jacques Dutronc, avait lancé un concours – dans Libération, je crois – où il demandait aux gens de lui envoyer des textes pour un album. Il en a reçu plein. C’était plutôt mauvais, et cela m’a donné envie de me lancer, pour voir si je pouvais faire mieux. On écrivait avec un copain et on a harcelé mon père de propositions. J’ai réussi à en placer trois, mais, entre-temps, on a réalisé combien la critique est facile et l’art moins aisé. Il n’y a pas de règles. Je me souviens que David McNeil – un formidable parolier qui a écrit pour Alain Souchon, Julien Clerc… – m’avait dit : « Tu dois absolument éviter de dire “comme” dans tes chansons. » Quand je l’ai revu quinze ans après, alors que je venais de sortir l’album Comme un manouche sans guitare qui a très bien marché, il m’a dit : « Tu as bien fait de ne pas m’écouter ! » 

 

A. B. : Pour devenir prof, il n’y a pas seulement des règles. Quand on s’est connu au collège Sévigné, c’était une période difficile pour moi. Je revenais du Maroc, j’étais fraîchement agrégé mais pas titulaire, car pas français à l’époque, dans une école privée d’un quartier huppé de Paris. Au moindre faux pas, je risquais de me trouver dehors. Ni les élèves ni les parents ne le savaient, et cela se passait très bien avec eux. Par contre, j’ai vécu un véritable harcèlement de la part de la direction et d’un collègue qui m’avait dit : « C’est ton dernier jour à Sévigné. » Sans doute à cause de mes origines et de la précarité de ma situation administrative. Ce sont des parents comme les tiens qui m’ont sauvé en s’opposant à mon éviction. De toi, je garde le souvenir d’un élève très bien élevé dont la mère, Françoise Hardy, était très présente, soucieuse de l’éducation de son fils, mais en toute simplicité.

 

T. D. : Cela me touche beaucoup ce que tu dis. Parce que je dois avouer que la notoriété de mes parents pesait sur moi. Les gens portaient sur moi un regard affectueux, comme s’ils me connaissaient à travers leurs chansons. Et cela m’interdisait de mal me comporter. J’avais l’impression d’être l’ambassadeur de ma famille. Par exemple, je n’osais pas aller danser dans les boîtes de nuit. J’avais peur qu’on dise : « Regardez, le fils de Dutronc, il sait pas danser ! » À Sévigné, j’avais beaucoup de respect pour les professeurs qui cherchaient à nous former au mieux dans toutes les matières. Je trouvais que la moindre des politesses était d’être à l’écoute.

 

A. B. : Oui, c’est vrai, tu étais souriant et discret, mais tu n’hésitais pas à poser des questions quand tu ne comprenais pas. Et tu étais bien plus intéressé par les maths et la physique que par la philo…

 

T. D. : J’avais une relation particulière avec le prof de physique. Je me rappelle l’éblouissement que j’ai ressenti quand il m’a expliqué la distinction entre infini dénombrable et infini non dénombrable. En associant dans un tableau à chaque nombre rationnel, c’est-à-dire les fractions, un entier naturel (1,2,3…), on peut démontrer que cet ensemble est un infini dénombrable, à la différence des infinis indénombrables, comme la suite Pi.

Cet article est réservé aux abonnés