Un classique aujourd’hui

Survivre avec l’Odyssée

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Survivre avec l’Odyssée

© Studio L’Éclaireur pour PM

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Cet article est issu du Hors-série n°70 de Philosophie magazine, en kiosque le 15 juillet 2026.

Vétérans, migrants, otages : pour ceux qui affrontent les incertitudes de l’exil et les souffrances du retour impossible, l’Odyssée constitue, parfois, un langage commun qui permet d’exprimer les traumatismes, un pharmakon qui aide à tenir. Enquête.

 

« Privez-moi de tout mais pas de l’Odyssée ! » C’est en partie grâce au texte d’Homère que Cécile Kohler, ex-otage en Iran, a tenu le coup pendant sa détention de 1 277 jours dans la prison d’Evin, à Téhéran, entre 2022 et 2025. « Je récitais l’ Odyssée dans ma tête », racontait-elle dans ses premières interventions après sa libération. Loin de chez elle, esseulée, l’agrégée de lettres modernes est devenue une aède silencieuse, répétant dans l’espace intérieur les aventures d’Ulysse comme, autrefois, devant les assemblées curiales, les poètes antiques – pour affermir la mémoire. Dans un océan d’incertitude, l’épopée fondatrice devient un point fixe auquel se raccrocher, un îlot familier mais précaire rattachant l’âme captive au monde, au foyer. Le thème de l’ Odyssée est, sans aucun doute, particulièrement à propos : Ulysse, c’est le désir de rentrer, et le péril de l’oubli. « Je suis allée jusqu’au chant V, jusqu’à ce que finalement, ils décident de me retirer ce livre. […] Tout ce qui pouvait vous apporter un peu de réconfort à un moment donné, vous en étiez privé à un autre moment pour vous mettre dans une situation d’insécurité psychologique permanente. »

Le guérisseur blessé

Comme pour Cécile Kohler, l’Odyssée est le compagnon de route précieux de nombreuses personnes traversant des situations douloureuses, parfois traumatiques. Outre-Atlantique, certains psychologues en ont fait un support thérapeutique pour accompagner les vétérans de guerre. Ce n’est pas un hasard – même si la référence homérique est essentiellement symbolique – si le Wounded Warrior Project a lancé un « Project Odyssey ». « Homère avait compris que le retour de la guerre pouvait être aussi difficile que la guerre elle-même », souligne Todd DePastino, directeur exécutif du Veterans Breakfast Club, qui évoque une « lutte pour rentrer chez soi » : « Homère consacre son épopée à cette expérience déroutante, presque hallucinatoire, qu’est la quête du chemin du retour depuis le champ de bataille. » Comme Ulysse, ballotté par les tragédies de l’errance, qui ne reconnaît pas Ithaque – dissimulée par Athéna – lorsqu’il en atteint le rivage, les vétérans, souvent, sont désorientés après leur retour : « Ulysse ne parvient jamais vraiment à retrouver son chemin. Il n’y a pas de retour possible. Son foyer, Ithaque, a changé, tout comme lui. Les anciens combattants décrivent souvent une expérience similaire. Ils reviennent dans des lieux familiers pour découvrir que ce qui leur semblait autrefois naturel leur paraît désormais étrange. Les anciens combattants se sentent souvent déconnectés de la société qu’ils ont servie. » Dans Odysseus in America (2002), Jonathan Shay, qui a travaillé avec de nombreux vétérans, fait le même constat. Si Ulysse atteint physiquement son île natale, une part de lui est restée à Troie ou dans les remous de la Méditerranée. Le vétéran est ici, mais en même temps ailleurs. Confronté à la violence, à la proximité de la mort, il peine à retrouver une place dans le monde qu’il a quitté : « Ulysse se présente comme un homme qui ne fait confiance à personne, un homme dont la capacité à faire confiance aux autres a été anéantie. C’est là le problème central auquel sont confrontés les vétérans du Vietnam les plus gravement traumatisés. » Comme note encore Shay, Ulysse « retrouve sa femme, son fils et son père, mais la plupart du temps, il se montre glacial, voire cruel. Et puis il s’enfuit à nouveau », conformément à la prophétie de Tirésias. Le voyage vers ce pays mystérieux où les hommes ignorent ce qu’est une rame est comme un symbole de ce voyage intérieur que le rapatrié doit encore effectuer, s’il veut, selon les mots du prophète, jouir d’une « heureuse vieillesse ». « Certains des hommes avec lesquels je travaille […] semblent sur le point de trouver cette capacité à se sentir chez eux, ici et maintenant, avec leurs partenaires, leurs enfants adultes et surtout leurs petits-enfants. »

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