Les enfants de l’“Odyssée”

Ulysse à Sarajevo

Temps de lecture : 3 min

Ulysse à Sarajevo

“Le Regard d’Ulysse” (Theo Angelopoulos, 1995). © Bac Films

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du Hors-série n°70 de Philosophie magazine, en kiosque le 15 juillet 2026.

Avec Le Regard d’Ulysse, prix du jury de Cannes en 1995, Theo Angelopoulos, tête de file de la nouvelle vague du cinéma grec, déplace l’Odyssée dans les Balkans d’un XXe siècle, dit-il, qui « commence et se termine à Sarajevo. »

La violence et la mémoire disparue

Le Regard d’Ulysse raconte l’histoire d’un cinéaste exilé aux États-Unis depuis vingt ans qui revient dans sa Grèce natale pour y dénicher trois bobines disparues (et jamais développées) des frères Manákis, auteurs du premier film réalisé dans les Balkans à l’époque des frères Lumière. La quête du héros, nommé « A », le mène à l’est d’une Europe – depuis la Grèce, il traverse l’Albanie, la Macédoine, la Roumanie et l’ex-Yougoslavie – dans laquelle le communisme vient de s’effondrer. Une scène du film montre un gigantesque buste de Lénine transportée sur une barge qui remonte en silence le Danube tandis que, sur les berges, hommes et femmes se signent. « L’Ulysse moderne, a commenté à ce propos le philologue Carlo Ossola, doit lui aussi prendre congé et partir seul, en escortant, cette fois, les débris monumentaux de l’histoire, la tête – maintenue par des clous et des poutrelles – d’une vaine idole d’espérance et de fureur, pour accéder non pas à la liberté mais à d’autres contrôles, à d’autres frontières, à d’autres polices. » Dans ses pérégrinations, A déambule dans l’espace et dans le temps. Il croise des personnages dont certains sont ses contemporains et d’autres issus de son passé. À Belgrade, il trinque avec un ami à leurs « espoirs démolis » avant de se rendre dans une Sarajevo assiégée et bombardée. Il y rencontre un projectionniste qui détient les fameuses bobines. Avant de visionner enfin le film, il se promène avec le vieil homme et sa famille, profitant du brouillard qui enveloppe la ville et autorise la vie sociale en empêchant les snipers de tirer. Distancés par les autres qui se sont enfoncés dans le brouillard, A et son nouvel ami entendent un bruit de voiture, puis des cris. Le projectionniste se précipite et disparaît à son tour. On entend des coups de feu, des bruits de quelque chose jeté dans le fleuve et une voiture qui repart. La violence conclut l’odyssée du héros, qui ne parvient pas à regarder le film tant recherché. Reste le visage d’A assis seul dans les décombres de la cinémathèque. Angelopoulos a donné une clé de son récit dans un entretien avec le journal L’Humanité : « Il s’agit de comprendre l’échec total, je dis bien total, de la mémoire. Pourquoi la mémoire historique a disparu, pourquoi ne profite-t-on pas des leçons du passé ? »

Cet article est réservé aux abonnés