Entretien
Barbara Cassin : “Ulysse est le héros de la philosophie”
Barbara Cassin au Louvre. © Franck Ferville pour PM
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Cet article est issu du Hors-série n°70 de Philosophie magazine, en kiosque le 15 juillet 2026.
Et si l’Odyssée était une des sources de la philosophie grecque ? C’est l’hypothèse explorée par Barbara Cassin, avec qui nous avons contemplé au Louvre six œuvres racontant l’épopée d’un texte introuvable et d’un mythe inépuisable. Des vases grecs aux toiles de Delacroix, l’autrice taille le profil philosophique de l’homme grec, cherchant son identité comme son nom.
Cela commence par trois coups de marteau sur une idole. « Homère n’existe pas » : et de un. « Il n’y a pas de texte original de l’Odyssée » : et de deux. « Enfin, personne, jamais, n’a parlé la langue d’Homère. » Le coup final. Pour comprendre ces thèses fracassantes, nous avons rencontré Barbara Cassin au Louvre. Au Louvre ? En 2023, la plus philosophe des philologues et la plus philologue des philosophes y avait donné une série de conférences articulant le texte de l’Odyssée avec les œuvres du musée parisien. Avec, en toile de fond, une thèse éminemment esthétique : si Homère est introuvable, c’est qu’il est partout dans la culture. L’œuvre homérique vibrionne dans la littérature, infuse dans la peinture, inspire les sculpteurs depuis la Grèce antique jusqu’à aujourd’hui.
Un jour de canicule de mai (ce n’est plus contradictoire), Barbara Cassin s’est donc engouffrée avec nous dans le musée à la pyramide. En ce jour de fermeture au public, les allées vides du Louvre ne sont troublées que par le martèlement discret des carreleurs et la taille des arbustes sous la verrière de la somptueuse cour Marly. L’histoire de l’académicienne avec Homère commence au collège : « J’aimais me réciter des petits bouts de l’Odyssée dans le métro. » Ce premier contact avec la langue grecque marque celle qui deviendra helléniste : « Tout de suite, j’ai trouvé que le grec était une langue géniale, j’ai compris que je parlais une autre langue que le français. » L’alphabet et la construction différente lui permettent d’apercevoir sa propre langue en contraste. De même, celle-ci lui permet de déceler dans les textes de l’Odyssée des contradictions et des répétitions, qui, loin d’être des erreurs à gommer, sont le signal de la richesse sémantique de la langue grecque comme du mystère de « ses libertés et ses pouvoirs ».
Ce travail sur la langue permet à Barbara Cassin de proposer une lecture franchissant d’un pas léger les frontières entre la poésie et la philosophie, la raison et le mythe : Homère est philosophe, et Ulysse, son héros. Entre deux salles, l’académicienne s’amuse à détricoter le « mythe » d’Homère, comparant l’Odyssée à la Bible, y voyant un texte originel mais certainement pas original. Déconstruire, cependant, c’est déjà reconstruire. Barbara Cassin propose ainsi une relecture inédite du mythe d’Ulysse, suggérant de voir dans le héros la trame d’une définition de l’homme. Ulysse, d’abord, choisit d’être mortel. Il lui faut ensuite apprendre à avoir un nom. À partir de là, il pourra être lui-même, se mettre à parler, et surtout, être reconnu par les siens. Une invitation au voyage au cœur d’une Odyssée aérienne, où les écrits s’envolent et les paroles restent.
Qui est Homère ?
L’Apothéose d’Homère, dit aussi Homère déifié, Ingres, 1827

La peinture d’Ingres montre Homère entouré de figures de la culture, toutes époques confondues. Que raconte une telle représentation ?
Barbara Cassin : Cela signifie qu’Homère est le père, le nom propre de la poésie et de la littérature. À gauche, tenant un parchemin, on retrouve Eschyle, suivi par le peintre Apelle en toge bleue qui tient la main de Raphaël. Main sur le cœur, Virgile semble présenter Dante. Dans le bas du tableau, on retrouve Poussin, Corneille ou encore Molière, portant un masque. Tout ce monde est « élevé » à Homère.
Pourquoi dites-vous qu’Homère n’existe pas ?
Au XIXe siècle a eu lieu ce qu’on appelle la « querelle homérique ». Les philologues se demandaient quels étaient les vers « authentiques » d’Homère. On cherchait aussi à « localiser » géographiquement les événements de l’Odyssée. Mais c’est là un problème de philologue, qui, au-delà de cette discipline, n’a guère d’importance. « Homère » est sans doute le nom d’une série d’aèdes, poètes, musiciens et chanteurs, qui inventent et transmettent l’épopée. C’est cela que veut dire Nietzsche quand il écrit : « Faire d’Homère l’auteur de l’Iliade et de l’Odyssée relève du jugement esthétique. »
Pour le comprendre, prenons la Bible, qui aurait été « fixée » à la même période que l’Odyssée. Qui a écrit la Bible ? Dieu ? Ah bon, c’est lui qui écrit ? C’est la même chose avec Homère. Le tableau d’Ingres montre bien l’importance d’avoir une première figure d’où tout le reste découle. Mais il n’implique pas qu’un homme nommé Homère a réellement écrit les textes de l’Iliade et de l’Odyssée, allégoriquement représentés à ses pieds par un poignard et une rame brisée.