Exposition
“Mondes souterrains” : connaissance par les gouffres
Mondes souterrains : “Énée conduit par la Sibylle aux Enfers”, huile sur toile, attribué à Jacob Isaacszoon Van Swanenburg (1571-1638). © Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles J. Geleyns - Art Photography
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Cet article est issu du numéro 179 de Philosophie magazine, en kiosque le 25 avril 2024.
Avec l’exposition Mondes souterrains, le musée du Louvre-Lens invite à un voyage artistique dans les profondeurs qui interroge nos peurs les plus primales comme notre capacité à l'émerveillement.
Platon plonge dans la caverne, Dante dans les cercles concentriques de l’Enfer, Sade au creux des volcans… et nous au cœur de l’exposition que le Louvre-Lens consacre à l’exploration des Mondes souterrains ! Le parcours part ainsi des premières représentations imaginaires de ces mystérieux tréfonds jusqu’aux projets architecturaux réalistes (comme le métro) ou utopiques, visant à vivre en sous-sols. Au milieu de cette traversée, la figure du mineur, qui a façonné l’histoire de la région, s’impose bien sûr. Le geste ambitieux de l’institution conduit à un heureux éclectisme, déployant une collection infiniment variée de tableaux, de sculptures et d’objets… mais aussi à une certaine dispersion tant le sujet est vaste. Lieux obscurs, où l’on sombre après la mort guidé par le passeur Charon et où se mêlent les monstres protéiformes, le centre de la Terre renvoie également aux merveilles, pierres et métaux précieux qui en jaillissent, nymphes et divinités nourricières qui en émanent, comme Déméter à laquelle Jean Arp donne forme tout en rondeurs. À l’entrée, le visiteur est accueilli par une Sibylle, réputée pour sa connaissance des mondes chthoniens, sculptée dans le marbre. L’exposition se prolonge avec les représentations des ténèbres et les gouffres, dont Alfons Mucha donne une représentation infernale. Elle se poursuit avec une interprétation imposante de la caverne de Platon imaginée par l’artiste contemporain Huang Yong Ping : un large rocher troué d’un orifice permet de jeter un œil curieux à l’intérieur, où des silhouettes assises admirent un théâtre d’ombres. Platon faisait de cette image une métaphore de l’ignorance et de l’ascension vers la lumière éblouissante du Soleil un difficile chemin vers la vérité. Car c’est bien de cela qu’il est question ici : de ce que l’historien Alain Corbin appelle la « terra incognita » dans sa belle Histoire de l’ignorance. Un territoire inconnu que l’on désire à tout prix connaître, porté par un désir naturel de savoir, une « libido sciendi » invitant à « interpréter l’histoire des sciences et des découvertes aux prises de l’effacement des ignorances, ainsi que de celui des imaginaires et des rêves que ces ignorances induisaient ». Car « au cours de ce travail consacré à l’évolution du feuilletage des ignorances, il est apparu – non sans surprise – que celles-ci n’étaient pas toujours considérées comme un méfait, contraire au bonheur de l’homme ». Sujet de terreur mais aussi d’émerveillement, ce « voyage au centre de la Terre », dont Jules Verne lui-même tirera un roman, se déroule en effet, selon Corbin, avec un « mélange d’extase et de terreur ».