La petite question
Mais où donc sont passés les intellectuels ?
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Guerres en Ukraine, en Iran ou au Proche-Orient, recul démocratique, catastrophes climatiques : autant de crises qui, en d’autres temps, auraient suscité des tribunes retentissantes. Aujourd’hui, le silence domine. Faut-il y voir la disparition des intellectuels ou l’effacement d’un imaginaire collectif qui rendait leur figure possible ?
S’interroger sur la fin des intellectuels n’est pas anodin. La question présuppose qu’il aurait existé un temps béni où les intellectuels trônaient naturellement au centre du débat public et où leur parole orientait. S’il y eut un âge d’or, il fut bref, localisé, presque accidentel. Comme l’a montré l’historien Christophe Charle dans Naissance des intellectuels (1880-1900), (Minuit, 1990), la figure de l’intellectuel a émergé dans un contexte très précis, à savoir celui de la fin du XIXe siècle, lorsque des écrivains et des savants s’autorisaient à intervenir dans l’espace public au nom de principes universels. L’affaire Dreyfus en a été le moment fondateur, où Zola ne parlait plus seulement comme romancier, mais comme conscience morale d’une nation.
“La figure de l’intellectuel a émergé dans un contexte très précis : celui de la fin du XIXe siècle”
Quelques décennies plus tard, Jean-Paul Sartre porte et incarne cette figure à son point culminant, non seulement parce qu’il s’engage, signe, proteste et « accuse », mais parce qu’il occupe une place symbolique rendue possible par un écosystème culturel très particulier. L’autorité de l’écrit, la rareté des prises de parole publiques, la forte hiérarchie des savoirs et l’existence d’un espace médiatique relativement unifié rendaient crédibles l’idée qu’un individu puisse parler au nom de tous. Or ce régime d’autorité, déjà fragile, s’est depuis dissous.