La lettre du jeudi
“All you need is love”, et réciproquement
© Rhand McCoy/Unsplash
« Aujourd’hui, c’est récré, promo, parenthèse, pas de deux, et plus si affinités. Aujourd’hui, je vous parle d’amour : le nouveau hors-série de Philosophie magazine est en kiosque ! Aussi incongru qu’un nénuphar en mer du Nord dans cette période de haine à tous les étages. Et je vous sens perplexe : que va-t-il nous pomper l’air avec l’amour alors que les vieilles insultes dégueulasses des années 30 resurgissent en place publique comme des amanites dans un sous-bois après la pluie ?
Alors que le racisme et l’antisémitisme sont en hausse, dixit ce matin la Commission nationale consultative des droits de l’homme. Comme qui dirait que par les temps qui galopent plus qu’ils ne courent, le sujet du jour, c’est la haine, la peur, le ressentiment, n’est-il pas ? Justement. Lire des lettres, des réflexions et des déclarations sur l’amour ; se demander, sans pathos, sans trémolos, si on y croit, ou non, si on y tient, ou non, si ça nous manque, ou non, si on l’espère, ou non... Comment dire : c’est un peu comme observer les amoureux de Brassens se bécoter sur un banc public, ça fait plaisir.
➤ Vous lisez actuellement la Lettre de la rédaction de Philosophie magazine. Pour la recevoir directement dans votre boîte mail, abonnez-vous ! Cette newsletter est quotidienne et gratuite.
Quiconque s’interroge sur la nature de l’amour oscille entre deux attitudes. L’une y reconnaît un seuil, une porte qui ouvre vers quelque chose qui (nous) dépasse : la grâce, le sacré, la transcendance ? En tout cas un abîme, un insondable qui échappe à la quantification, à l’indice de désirabilité des algorithmes de Tinder, à la biologie des passions et, au bout du compte, à la raison. Écoutez Vladimir Jankélévitch sur France Culture en 1978 : “La raison de l’amour, c’est l’amour. La raison de l’amour, c’est qu’on aime.” Parce que c’était toi, parce que c’était moi, en somme. Chamfort (Nicolas de, pas le chanteur), cynique et déçu, renchérirait : “En amour, tout est vrai, tout est faux, et c’est la seule chose sur laquelle on ne puisse pas dire une absurdité.” Fermez le ban. L’amour est sans raison. Que dire de plus sinon qu’aucune pirouette agile, aucune formule habile ne saurait emprisonner le vif-argent de cette étrange alchimie ?
Mais l’amour – et c’est la seconde attitude – est aussi une histoire dont chaque étape mérite d’être visitée en philosophe : l’attente, la rencontre, la passion, la rupture, l’engagement, les corps qui se découvrent. Comme les corps justement, l’amour vieillit. Parfois, il prend du poids, les rides s’accentuent, la peau est moins tonique… Souvent, il rompt ici pour renaître ailleurs. De temps en temps (c’est plus rare), à l’inverse du portrait de Dorian Gray, il vieillit à l’extérieur mais reste intact, resplendissant et juvénile, à l’intérieur. L’amour en somme est dynamique – et s’il ne se transforme pas, il meurt.
La plus vieille histoire d’amour du monde raconte comment Gilgamesh, roi d’Uruk, “buffle arrogant”, beau comme un dieu, gonflé à l’hubris comme un ballon à l’hélium, monstre de démesure, violeur d’adolescent(e)s, est métamorphosé par sa rencontre avec le sauvage Enkidu. Comment l’amour qu’il découvre vient borner son désir ravageur. Et comment cet amour, en posant des limites, lui ouvre un monde plus grand : “L’amour, observe Maurice Merleau-Ponty, c’est le mouvement par lequel je me suis tourné vers quelqu’un, la transformation de mes pensées et de mes conduites.” “Je t’aime – je veux que tu sois ce que tu es”, ajoute Augustin. Je me transforme, je te transforme. Voilà le secret ; reste le mystère. »