Édito

Immortel, vous dis-je. L’édito de Sven Ortoli

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Immortel, vous dis-je. L’édito de Sven Ortoli

Sven Ortoli. © PM

Cet article est issu du Hors-série n°70 de Philosophie magazine, en kiosque le 15 juillet 2026.

Ce n’est pas si simple de rentrer chez soi après une longue absence. Quand il parvient enfin sur le sable d’Ithaque, Ulysse est perdu. Vingt ans qu’il est parti : « Quel est ce pays, ce peuple, ces hommes qui habitent ces contrées ? » Il est meurtri, sonné, torché et ne reconnaît rien. Héraclite a raison – l’eau du fleuve n’est jamais la même, le baigneur non plus et Ulysse, pour l’instant, n’est personne. Et Du Bellay a tort – Ulysse ne revient pas heureux après un beau voyage, « ayant laissé sur son chemin, remarque Vladimir Jankélévitch, ce que nulle force au monde ne peut lui rendre : la jeunesse, les années perdues, les printemps perdus, les rencontres sans lendemain et toutes les premières-dernières fois perdues dont notre route est semée ». Et refusé l’immortalité proposée par l’amoureuse Calypso : coincé sur une île merveilleuse pour une éternité d’ennui ? Ça se discute... Pourquoi ce refus ? D’abord parce qu’il a chevillé au corps le furieux désir de « voir en [son] logis le jour du retour ». Retrouver Ithaque, et Pénélope. Sauf qu’il ne restera pas : trois ou quatre jours sur l’île dont, tout de même, une nuit retenue « à l’infini » (comme dans la chanson) par la magie d’Athéna, le temps qu’il faudra aux amants pour se retrouver. Ensuite, Ulysse repartira pour un rendez-vous au bout du monde. Alors seulement, promis juré, reviendra-t-il pour de bon. Ulysse a la bougeotte, il « veut voir », résume Jean-Pierre Vernant. À tout prix. Ses compagnons ont eu beau l’avertir du danger, il a voulu voir les cyclopes, écouter le chant des sirènes, louvoyer entre Charybde et Scylla – redoutables écueils orthographiques pour écoliers imprudents – et tant pis pour son équipage. Maintenant, il doit se rendre dans une contrée improbable qui ne sait même pas ce que c’est qu’une rame.

Le moteur d’Ulysse est à deux temps – dépression-compression – ; il carbure à la curiosité autant qu’à la nostalgie. Il a le dur désir de savoir. Ulysse est un héros de l’enfance. Non seulement celle de la philosophie – « Homère a été l’instituteur de la Grèce », reconnaît Platon – mais de notre enfance à tous.

Certes, on ne lit pas l’Odyssée de la même manière à 10 ans – Ah, les merveilleux contes et légendes cartonnés de Nathan dans l’après-guerre ! – ou à 70 ans – en découvrant l’immense richesse des interprétations qu’elle a suscitée : on sait mieux qu’à Ithaque, on n’y revient jamais. « You can’t go home again », chantait Chet Baker. Mais Ulysse, lui, ne change pas : 2 800 ans et pas une ride. Immortel, malgré tout.