Entretien

Louis Quéré : “L’exercice de la défiance, d’une défiance raisonnée, est le meilleur outil pour produire de la confiance”

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Louis Quéré : “L’exercice de la défiance, d’une défiance raisonnée, est le meilleur outil pour produire de la confiance”

Des personnes qui déclarent ne pas avoir confiance en la police l’appellent tout de même si elles rencontrent un problème… Photo © Patrice Lapoirie/Nice Matin/Maxppp

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La « crise de la confiance dans les institutions » est devenue un lieu commun de l’analyse politique. Pourtant, pour le sociologue Louis Quéré, auteur d’Avoir confiance (PUF, 2024), ce diagnostic est erroné. Il repose sur des confusions dans la compréhension de concepts comme la méfiance, la défiance ou l’institution. Or, bien comprendre les termes de ce qui se joue dans nos rapports aux pouvoirs est essentiel pour trouver les bonnes solutions. 


 

Vivons-nous une crise de la confiance dans les institutions ?

Louis Quéré : Les nouveaux sondages publiés pointent encore et toujours la faible confiance des citoyens dans nos institutions, comme celui d’Ipsos de décembre 2024 sur « les fractures françaises ». Il mesure que la confiance dans les médias et les institutions politiques, ou même celle dans les banques, est au plus bas, contrairement à la confiance dans l’armée, la police, l’école ou les maires. Mais que mettre derrière le mot d’institution ? Venant de la socio-anthropologie, je suis sensible à la définition de Marcel Mauss et de Paul Fauconnet : les institutions, ce sont nos manières de faire, de penser et de dire, nos rites d’interaction, nos rituels (festifs, par exemple), nos coutumes. Ce sens du terme est différent de ce qu’on appelle habituellement « institution » : les banques, la police, l’Assemblée nationale ou encore la présidence de la République, qui sont des organisations régies par des règles et des conventions. Dans cette perspective, on ne peut pas dire, d’une façon générale, qu’il y a une crise de confiance dans les institutions. Les institutions, au sens anthropologique mentionné, font au contraire l’objet d’une confiance pratique, irréfléchie, relativement imperméable au doute et à la suspicion.

“Selon un tout récent sondage, en France, la confiance dans les médias et les institutions politiques, ou même celle dans les banques, est au plus bas – contrairement à la confiance dans l’armée, la police, l’école ou les maires”

 

C’est-à-dire ?

Des personnes qui déclarent ne pas avoir confiance en la police l’appellent tout de même si elles rencontrent un problème. Comme le dit la philosophe britannique Onora O’Neill, « les expressions de la méfiance ne coûtent pas cher ». Ce qu’il faut plutôt considérer, c’est ce que font les gens, comment ils se comportent, où ils mettent leur argent. Quand je vais au restaurant, je ne me déplace pas avec une panoplie de chimiste pour vérifier qu’on n’essaie pas de m’empoisonner. Quand je vais faire des courses, je ne doute pas un seul instant qu’on me donnera ce que je veux contre mon argent. Cette confiance première, irréfléchie, est essentielle à la vie sociale. De ce point de vue, on peut dire que nous avons une confiance spontanée dans les institutions, au sens anthropologique du terme. Ludwig Wittgenstein parle à ce propos de « certitude objective » qui correspond au cas où une erreur, un doute, une révision ou une investigation n’est pas possible. Elle ne relève pas du savoir. Elle est sans fondement, mais elle fonde toutes nos manières d’agir et de penser. Après tout, quand je me lève de mon fauteuil, je ne m’inquiète pas de savoir si j’ai encore deux pieds !

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