Un classique à la loupe
L’éternel retour du même ?
La statue d’Ulysse réalisée par Christophe Charbonnier, sur la plage des Sables-d’Olonne (85). © Magali Cohen/Hans Lucas
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Cet article est issu du Hors-série n°70 de Philosophie magazine, en kiosque le 15 juillet 2026.
Dès ses origines, la pensée occidentale se présente comme une obsession nostalgique du « chez-soi », tel Ulysse rêvant de son Ithaque. Face à ce retour du Même, Emmanuel Levinas affirme l’urgence de passer à une philosophie de l’Autre. Vladimir Jankélévitch nuance, et insiste sur l’impossible répétition à l’identique.
« Oh ! non, rien n’est plus doux que patrie et parents ; dans l’exil, à quoi bon la plus riche demeure, parmi des étrangers et loin de ses parents ? » Après avoir été captif de Calypso durant sept ans, Ulysse, dans le chant IX, ne pense qu’à retrouver son île, sa demeure et ses proches – le monde qui donne sens à sa vie. Récit de ses mésaventures et péripéties durant les dix années d’errance qui suivent la chute de Troie, l’Odyssée est l’histoire du retour chez lui d’un homme profondément enraciné. Le mal du pays est si prégnant que Milan Kundera dira dans L’Ignorance (2000), réécriture contemporaine du texte homérique, qu’il s’agit de « l’épopée fondatrice de la nostalgie » : « À l’exploration passionnée de l’inconnu (l’aventure), il préféra l’apothéose du connu (le retour). À l’infini (car l’aventure ne prétend jamais finir), il préféra la fin (car le retour est la réconciliation avec la finitude de sa vie). »
Constat partagé par Levinas, pour qui toute la tradition philosophique héritée des Grecs exprime la nostalgie (du grec algos, la souffrance, et nostos, le retour) de l’identité perdue et retrouvée. Déjà chez Platon, dans l’histoire de la réminiscence des Idées, il s’agit de rentrer à bon port : l’âme humaine, ayant chu dans le tombeau du corps, essaie de remonter vers le royaume des Idées dont elle est issue, pour reconquérir ce qu’elle est véritablement. Dans Totalité et Infini (1961), Levinas écrit que « la métaphysique s’efforcerait de supprimer la séparation, d’unir. [...] La séparation de fait où la métaphysique commence, résulterait d’une illusion ou d’une faute. Étape que parcourt l’être séparé sur le chemin de retour vers sa source métaphysique, moment d’une histoire qui s’achèvera par l’union, la métaphysique serait une Odyssée et son inquiétude, la nostalgie. » La séparation entre l’âme humaine et les Idées est aussi « accidentelle » que celle entre Ulysse et Ithaque. La sagesse vers laquelle tend l’existence pour s’élever est réminiscence ; connaître, c’est se ressouvenir de notre appartenance au monde supra-sensible. La vérité, a-lethéia, est lutte contre l’oubli, de même que le voyage d’Ulysse.