Dossier / “Être démocrate, c'est quoi ?”

Le peuple a-t-il toujours raison ?

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Le peuple a-t-il toujours raison ?

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Cet article est issu du numéro 182 de Philosophie magazine, en kiosque le 22 août 2024.

La démocratie est « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple », selon la formule d’Abraham Lincoln. Mais comment s’assurer que les choix opérés par les citoyens soient justes et raisonnables ? Et que faire si un peuple choisit en conscience de tourner le dos à la démocratie ? Éclairage.

 

Imaginons un peuple qui choisirait de se donner une grenouille pour reine, qui forcerait les gens à marcher dans la rue sur les mains ou qui exigerait que les bébés nés les jours fériés soient tués à la naissance… Faudrait-il laisser ce peuple agir de la sorte ? Même lorsque les procédures démocratiques – comme le suffrage universel – sont respectées, doit-on considérer que le peuple a toujours raison ?

Ces hypothèses fantaisistes permettent d’éclairer des défis politiques bien réels, où la question de la légitimité du peuple à se gouverner lui-même (selon l’étymologie de « démocratie » : le pouvoir – kratos – au peuple – demos) se pose. Face à la montée des populismes et du complotisme, à la tentation autoritaire et au reflux d’affects violents qui traversent nos sociétés depuis une dizaine d’années, le modèle démocratique semble en effet donner à ses détracteurs des clés pour l’affaiblir, voire l’anéantir… par la voie démocratique. Les cas récents des États-Unis, de la Hongrie, de l’Inde et, dans une certaine mesure, de la France nourrissent cette crainte.

Sans aller jusqu’à ce scénario catastrophe de l’autodestruction, l’idée d’une démocratie qui serait climatosceptique, dangereuse pour les minorités, parfaitement irrationnelle dans ses choix et agressive envers les nations voisines a quelque chose de contre-intuitif. Comme s’il existait, derrière le concept de démocratie, un système de valeurs qui dépasserait la manifestation de la volonté populaire : une certaine idée de la liberté, de l’égalité et de la paix. Une tension se dessine, semble-t-il, entre deux options : défendre une conception absolutiste de la démocratie, au risque de laisser un pouvoir antidémocratique menacer son existence, ou limiter le champ d’action des citoyennes et des citoyens, quitte à bafouer l’idéal de représentation que la démocratie est censée incarner.

 

L’idéal de raison

Cet idéal d’un peuple éclairé qui œuvre nécessairement pour son bien a une histoire. Il a été façonné par les philosophes modernes, tels Spinoza, Montesquieu ou Rousseau, théoriciens de modes de gouvernement opposés aux pouvoirs arbitraires de leur époque, comme l’analyse le philosophe Jean-Claude Monod, chargé de recherche au CNRS et auteur, entre autres, de L’Art de ne pas être trop gouverné (Seuil, 2019) : « La logique démocratique moderne repose sur l’idée d’une rationalité, d’une sagesse du peuple, qui l’empêcherait d’aller contre ses intérêts et notamment contre sa propre domination. Déjà chez Machiavel, on trouvait l’idée qu’une multitude de gens avait plus de chances d’exprimer une forme de raison qu’un individu tout seul, car celui-ci risquait à tout moment d’être soumis à ses passions et à un désir de toute-puissance. » Au XVIIIe siècle, avec Jean-Jacques Rousseau, cette approche confiante, pour ne pas dire optimiste, de la raison populaire, « gagne une dimension quasiment métaphysique : l’idée d’une infaillibilité de Dieu est pour ainsi dire transférée au peuple ». Dans son livre Du contrat social (1762), Rousseau estime que « la volonté générale est toujours droite et tend toujours à l’utilité publique » : le peuple ne se trompe que s’il est lui-même « trompé » par quelqu’un d’autre, qui viendrait menacer de l’extérieur le processus de délibération collective.

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