Un classique aujourd’hui

L’art (difficile) de rentrer chez soi

Temps de lecture : 7 min

L’art (difficile) de rentrer chez soi

Extrait de la série “Les Métamorphoses” (détail). © Letizia Le Fur 

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du Hors-série n°70 de Philosophie magazine, en kiosque le 15 juillet 2026.

C’est l’histoire d’un homme qui veut rentrer chez lui mais qui ne sait pas très bien où c’est. Un conte qui raconte comment naviguer entre partir et revenir.

 

L’épopée d’Ulysse nous fascine parce qu’elle dit autre chose que ce qu’elle raconte. L’Odyssée n’a jamais été un simple récit d’aventures maritimes. Dès l’Antiquité, elle sert de support à des interprétations morales, philosophiques et initiatiques : le voyage du héros est l’image d’une âme exposée aux séductions du monde, aux dangers de l’oubli et aux épreuves de la connaissance. Chacun de ses épisodes peut être compris comme une étape d’apprentissage, depuis la tentation des Lotophages jusqu’à l’écoute périlleuse des sirènes. Ulysse, loin de seulement errer, apprend à se gouverner lui-même : son retour à Ithaque est un accomplissement intérieur.

Chez Plotin, dans les Ennéades, Ulysse est ainsi lu comme une figure de l’âme qui cherche à revenir vers son principe. « Mais comment fuir ? comment s’échapper d’ici ? se demande Ulysse dans cette allégorie qui nous le représente essayant de se dérober à l’empire magique de Circé ou de Calypso, sans que le plaisir des yeux ni que le spectacle des beautés corporelles qui l’entourent puissent le retenir dans ces lieux enchantés » (Plotin, Ennéades , I, 6). L’appel à fuir vers la « patrie bien-aimée » donne au retour homérique une signification métaphysique ; Ithaque est l’image de l’origine perdue et le voyage devient conversion, détachement du sensible et purification progressive. Revenir, pour l’âme, c’est se détourner des apparences afin de rejoindre l’Un : Ulysse, allégorie du philosophe, quitte la dispersion du monde pour retrouver l’unité première.

Dans l’Antiquité grecque et romaine, Ulysse appartient également au vaste ensemble des héros honorés par la mémoire collective. Car le héros grec peut faire l’objet d’un culte local ou familial : Ulysse, roi d’Ithaque et héros de la guerre de Troie, incarne dès lors l’intelligence rusée, l’endurance et la capacité à survivre aux épreuves. Sa figure circule entre poésie, religion civique et traditions mythologiques. Au petit musée archéologique d’Ithaque, perdu au bout d’un chemin en terre, ce sont des statuettes votives que l’on contemple, dont un fragment de carreau portant une variante du nom « Ulysse ». Le culte rendu à ce héros est attesté bien avant la mise par écrit de son voyage, dès la période mycénienne. Sa figure, elle aussi, voyage, à travers le temps cette fois : repris dans le monde romain comme un modèle ambigu de prudence, d’éloquence et de ruse, n’est-il pas, selon l’épithète homérique qui le qualifie, « l’homme aux mille ruses » ? La tradition a ainsi pu tantôt l’admirer, tantôt le soupçonner.

Cet article est réservé aux abonnés