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“Hors de soi. Déjouer la tyrannie de l’attention”, d’Apolline Guillot : lisez un extrait de notre dernière parution

Temps de lecture : 3 min

“Hors de soi. Déjouer la tyrannie de l’attention”, d’Apolline Guillot : lisez un extrait de notre dernière parution

© Philosophie magazine Éditeur

À contre-courant de tous les conseils actuels pour optimiser son attention, ce livre est la chronique d’une déconcentration lente et choisie. On alerte sur notre attention atomisée, le scrolling, les écrans qui morcellent… Mais si se disperser était notre manière la plus authentique d’exister ? Avec son premier essai, un récit incarné écrit à la première personne qui paraît chez Philosophie magazine Éditeur, Apolline Guillot réhabilite l’éparpillement !

Découvrez-en ci-dessous un extrait exclusif. L’ouvrage est disponible en librairie dès aujourd’hui, vendredi 23 janvier.


 

La soirée de lancement de l’ouvrage aura lieu ce vendredi 23 janvier à 19h à la Librairie de Paris, 7 place de Clichy (Paris XVIIe). Au programme : rencontre avec l’autrice, signatures-dédicaces, discussion et verre amical. Entrée libre.

Préface

« Ce livre est né d’une “panne de présence”. Elles m’arrivent parfois, sans crier gare, et me font l’effet d’un vol sans voleur. Vous aussi, vous les connaissez peut-être : on se coupe les ongles, on attend son bus, on transpire dans sa parka en faisant des courses de Noël en retard… Puis insensiblement, le réel se décolle. Au fait, qu’allais-je faire, à l’instant ? D’où viens-je ? Que s’est-il passé aujourd’hui, déjà ? Qu’est-ce que je pense, sens, suis ? On se retrouve à côté de sa mémoire immédiate, à côté de ses propres sensations. Le monde est là, indubitablement, quelque part.

Les autres aussi, en face, se décollent. On parle à des collègues, à des amis – “Oui, oui, l’invasion de l’Ukraine ; et tu as vu le dernier Paul Thomas Anderson ?” Mais secrètement, on s’inquiète. Pourquoi sont-ils soudain si loin, comme au-dessus d’un lac placide et glacial, sous lequel on nage sans pouvoir faire surface ? Et puis notre corps, plus ou moins désiré et plus ou moins tonique. Lui non plus, il n’a pas disparu. Il est là, ce bon vieux corps, avec ses jambes qui alternent vaillamment, gauche-droite, gauche-droite. Un type en doudoune nous bouscule sur le trottoir en vociférant dans ses AirPods : s’il nous bouscule, c’est bien qu’on doit exister quelque part, en 3D. Au travail on est fonctionnel, la formidable machine de l’habitude fait son œuvre. On appelle ses parents à temps, “tout va bien, oui, un peu fatiguée mais ça va”. Mais imperceptiblement, le décollement se poursuit : émotions, opinions, désirs, nous semblent inaccessibles et recouverts d’un léger voile qui les déforme. Le réel se met à peler. Les minutes tantôt nous coulent entre les doigts, tantôt semblent durer une éternité. Impossible de se concentrer, mais impossible de rêvasser. Bref, on perd le contrôle de soi-même, ou plutôt : on est ailleurs, nulle part et un peu partout à la fois.

À chaque fois que ces pannes surviennent, je les insère dans un grand schéma explicatif : usage abusif des écrans, mauvaise gestion du temps, qualité de sommeil dégradée, allergies, cycle hormonal. Je me suis éparpillée, il faut me ressaisir. Les bonnes résolutions, un coup de pied au cul, et ça repart. Jusqu’au printemps dernier. Quand la panne est survenue, j’ai laissé le décrochage se produire sans le recouvrir de projets, d’obligations diverses et de distractions bienvenues.

La quasi-disparition

J’aurais pu me tourner vers la psychologie, le développement personnel, voire les conseils de ChatGPT ou de DeepSeek. Si le but est d’aller mieux, ça marche assez bien, croyez-moi, j’ai testé. C’est la beauté de l’intelligence artificielle (IA) comme conseiller personnel : vous en sortez toujours avec l’impression d’être armé des ressources pour aller mieux. La rédaction du prompt – ces requêtes précises auxquelles les chatbots s’efforcent de répondre – y est pour quelque chose. L’angoisse ne reste pas longtemps sans écho si elle arrive à se formuler elle-même. Votre problème existentiel se niche doucement dans l’un des millions de cas d’usage sur lesquels la machine s’est entraînée. Il suffit ensuite de se laisser couler dans ses apparences de raisonnements enveloppants, légèrement flagorneurs, dont la clarté d’énonciation mime un certain professionnalisme. Si je lui décrivais ces pannes de présence, sans doute qu’une IA me recommanderait d’observer ce sentiment, de retrouver l’ancrage, de me tourner vers des proches, de bouger mon corps et de revenir à mes sensations. Elle conclurait par ses traditionnels messages de relance : “Souhaites-tu que je t’aide à formuler une petite pratique quotidienne pour te recentrer quand ces moments reviennent ?” Merci, mais non merci.

Pour une fois, mon but n’était pas de redevenir fonctionnelle à tout prix. Je pressentais que derrière ces pannes de présence se tapissait un vertige ancien, universel, sans doute mille fois exploré.  »

 

Hors de soi. Déjouer la tyrannie de l’attention, d’Apolline Guillot, vient de paraître chez Philosophie magazine Éditeur. 240 p., 20€, disponible en librairie ou ici sur notre boutique.