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“Mourir, le temps que ça aille mieux. Dire et penser la dépression”, de Julien De Sanctis : lisez un extrait de notre dernière parution

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“Mourir, le temps que ça aille mieux. Dire et penser la dépression”, de Julien De Sanctis : lisez un extrait de notre dernière parution

© Philosophie magazine Éditeur

La dépression touche 1 personne sur 5 en France. Elle est considérée aujourd’hui par l’OMS comme « la première cause de morbidité et d’incapacité dans le monde ». Dans son premier ouvrage, Mourir, le temps que ça aille mieux, qui paraît chez Philosophie magazine Éditeur, Julien de Sanctis a fait le choix puissant d’analyser, à partir de son expérience intime de la dépression, cette maladie comme un objet philosophique à part entière.

Découvrez-en ci-dessous un extrait exclusif. L’ouvrage est disponible en librairie dès le vendredi 3 octobre.


 

À l’occasion de la sortie du livre, Julien De Sanctis sera présent à la librairie « Le Delta », dans le VIe arrondissement de Paris, le jeudi 16 octobre à 19h. L’événement est gratuit et ouvert à tous : inscrivez-vous ici pour assister à cette rencontre.

 

« Quelques jours après mon retour du Japon, je réalisais que le monde avait cessé de me nourrir. J’avais affaire aux mêmes personnes, aux mêmes objets, aux mêmes activités, bref, j’avais retrouvé ma vie “d’avant”, mais tout dans cette mêmeté paraissait différent. Tout était plus lourd et moins accueillant. D’ordinaire, il existe toujours un refuge – un endroit, un moment, une occupation – pour s’abriter avant de refaire face à nos difficultés d’être ; mais là, soudainement, il n’y avait plus de retraite possible. Rien de ce que j’aimais ne m’apportait un quelconque soulagement. En fait, je n’aimais plus rien. Rupture d’hédonisme. Ma vitalité avait tout bonnement disparu, emportée par l’extinction des saveurs et de leurs promesses d’appétit. L’existence débordait d’un malheur aux proportions insensées. Il n’y avait plus de place pour rien d’autre. Ça suintait de partout sans se situer nulle part. La souffrance sursaturait l’être.

“L’existence débordait d’un malheur aux proportions insensées. Il n’y avait plus de place pour rien d’autre” Julien De Sanctis

 

La dépression est un exil, une expulsion dans une arène sans gladiateurs. Aucun ennemi à l’horizon, aucun adversaire. Il n’y a que vous et votre solitude, vous et cette souffrance d’une violence absurde. En dépression, vous n’êtes plus vraiment de ce monde, car une fois installée, elle transcende les vicissitudes concrètes qui l’ont peu à peu fait émerger et vous plonge dans un au-delà sans autre horizon que le désespoir, un im-monde. Cet autre plan d’existence, je le nomme “subsistance”. Le subsistant n’existe que comme conatus anémié : il “continue à ne pas mourir” (Emmanuel Carrère citant une lettre d’un enfant de 8 ans, envoyée à sa grand-mère durant les purges de 1936 en Union soviétique, dans Yoga). C’est ce qui le distingue du survivant qui, lui, continue à essayer de vivre. Le subsistant ne survit pas, il sous-vit. Plongée dans la subsistance, l’existence est sans vie, elle est non-mort. Tout y est inhospitalier. Peut-on, d’ailleurs, toujours parler d’ex-sistence, de “tenue hors de soi”, tant cette modalité d’être nous enchaîne à l’incessante agonie de nous-mêmes ? La subsistance est le régime existentiel de la déréliction dont parle Robert Redeker pour définir la dépression. Elle est un ostracisme dans l’agonie, une agonie devenue milieu. La déréliction dépressive est une assignation à subsistance. Dès lors, pourquoi s’acharner ? Pourquoi ne pas en finir ? En proie aux vertiges d’une tentation mortifère, je subsistais en funambule, cherchant l’équilibre sans autre balancier que le souvenir du temps où ça allait mieux.

“Quelques secondes. C’est le temps qu’il fallait chaque matin au supplice pour recommencer” Julien De Sanctis

 

Chaque jour se jouait la même scène, le même scénario. Alors que j’aspirais à la dissolution dans le sommeil, le matin sonnait la fin de la trêve nocturne et le retour à la conscience meurtrie. À chaque dépressif son éternel retour. Personnellement, la chose s’affolait dès l’éveil pour culminer en milieu de matinée au travers d’éreintantes crises d’angoisse. Chaque matin, je me réveillais avec l’espoir incrédule que le mal se fût dissipé pendant la nuit. Au moment d’ouvrir les yeux, encore à moitié endormi, j’avais ce réflexe étonnant de “chercher” la souffrance, non pour la trouver, mais pour enfin constater sa disparition. Cela durait quelques secondes, tout au plus, le temps d’émerger.

Car le monstre devait lui aussi sortir du sommeil. Rien à faire, il était toujours là, tortionnaire aussi zélé qu’impitoyable. Quelques secondes, donc. C’est le temps qu’il fallait au supplice pour recommencer et croître jusqu’à son éclatement en crise d’angoisse. »

 

Mourir, le temps que ça aille mieux. Dire et penser la dépression, de Julien De Sanctis, paraît le 3 octobre 2025 chez Philosophie magazine Éditeur. 204 p., 19,50€, disponible ici.

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Mélancolie