Dossier/“À qui appartient mon temps ?”
15 jours sans smartphone : l’expérience d’Apolline Guillot pour remettre sa pendule à l'heure
© Elina Brotherus, Ekphrasis (#10), 2017, de la série Règle du jeu.
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Cet article est issu du numéro 199 de Philosophie magazine, en kiosque le 29 avril 2026.
Autrice de Hors de soi, un essai qui invite à rompre avec « l’économie de l’attention » afin de retrouver une présence sensible au monde, notre collaboratrice Apolline Guillot a vécu sans smartphone pendant quinze jours. Pas tout à fait de son plein gré. Après avoir cassé un énième portable, elle a tenté la déconnexion. Libérée des sollicitations incessantes, s’est-elle sentie davantage maîtresse des horloges ? Voici son journal de bord.
Jour 1 : légers symptômes de manque
Ralentissement forcé, sur le mode du sevrage d’un junkie. Je sens mon portable vibrer alors qu’il n’est pas là et je me retrouve à triturer mon paquet de mouchoirs dans ma poche où j’ai glissé ma main par réflexe. L’expérience me rappelle cette thèse d’Andy Clark et de David Chalmers, deux philosophes qui ont affirmé que notre esprit s’étendrait à notre environnement. Pour eux, notre smartphone ou notre agenda, parce qu’ils sont les dépositaires et les relais dynamiques de nos actes cognitifs, participent de notre esprit au même titre que notre mémoire biologique.
Me retrouver sans téléphone, c’est perturber le système de dépendances qui en faisait une partie de moi. Mais, assez rapidement, l’impression de manque s’estompe, à mesure que je m’habitue à ne pas avoir sous la main, disponible à tout moment, cet accès au reste du monde. Je sais que l’absence de connexion est choisie, donc luxueuse. À tout moment, je peux ouvrir un ordinateur, utiliser le navigateur de la personne qui est à côté de moi, emprunter un téléphone ou un GPS. Être injoignable en toute impunité est un privilège. Je peux échapper aux nouvelles de la guerre en Iran, je ne suis les polémiques politiques et sociales qu’une fois par jour. Qu’est-ce qui, en temps normal, m’amène à rafraîchir en permanence les infos ?
Jour 2 : l’impression de n’être que soi
Le hurlement du vieux coucou que j’ai réglé hier soir sur 7 heures me tire du lit du premier coup. Miracle, en ce qui me concerne. Je dois traverser l’appartement pour l’éteindre : pour ne pas entendre le tic-tac des aiguilles, je l’ai exilé dans la cuisine. La course du temps analogique est étrangement brutale. Elle n’a pas la discrétion des chiffres qui glissent en silence.
Peu à peu s’opère une mutation de mon rapport au temps et à l’espace. Avec mon petit galet noir et lisse toujours dans ma poche, j’ai l’impression de survoler ma propre vie, d’être une sorte de contremaître de moi-même, capable de jongler avec une avalanche de messages à « traiter » ou de passer d’une vidéo de cuisine à une information terrifiante. J’ai la satisfaction narcissique d’être pilote en mon navire – mais aussi l’éternelle frustration de ne pas mener ma barque tout à fait comme il faut. Quand on centralise toutes les informations dans sa main, on se déploie dans une illusion d’autosuffisance. Quand ce superpouvoir disparaît, s’évanouit aussi la responsabilité écrasante qui va avec. Je suis juste moi, et donc je dépends pleinement du monde. Sans ma télécommande universelle, je suis bien obligé de me confronter à mes insuffisances, surtout quand je dois me déplacer : j’aime me confier passivement au vaste monde. S’il y a un problème, j’avise en temps voulu à l’aide des infrastructures urbaines et de mes concitoyens. Le flux tendu est impossible. Impossible aussi de saucissonner mon temps pour le farcir de micro-activités. L’illusion de toute-puissance s’évanouit. Le corps est désormais le seul lieu que j’habite. J’ai moins de mal à en accepter les limites : le soir, je m’endors directement et sans regret – point de Fomo (acronyme de fear of missing out, soit la « peur de manquer quelque chose ») ou d’angoisse du lendemain surchargé, quand rien ne rappelle le monde extérieur.