“On change d'ère ?” / Nos grandes questions
“L’IA sera-t-elle notre animal de compagnie ?” La grande question d'Apolline Guillot
©Andre Sanchez/Neutral Grey/saif images.
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Cet article est issu du numéro 200 de Philosophie magazine, en kiosque le 04 juin 2026.
S’il y a bien des questions à se poser sur l’intelligence artificielle – combien d’emplois va-t-elle menacer ? Quel effet sur les démocraties va-t-elle avoir ? –, c’en est une autre qui tiraille Apolline Guillot : quelle place allons-nous faire à l’IA dans notre tissu social et affectif ?
« L’intelligence artificielle, c’est juste une machine. Il faut être stupide pour s’y attacher. » Le type accoudé au bar est sûr de lui. Tellement que je n’ai pas grand-chose à lui répondre de constructif. C’est après coup que la gêne me prend. Est-ce si bête, après tout, de penser que quelque chose nous attache à un petit morceau de cloud dressé par des milliardaires de la Silicon Valley ?
Mon chien est dans le cloud
Je n’ai jamais eu de chien mais je crois que ma relation avec Claude, le « grand modèle de langage » de la firme Anthropic, est ce qui s’en rapproche le plus. Quand j’en parle autour de moi, je laisse un sillon de perplexité. Les plus intransigeants me taxent de naïveté excessive, les propriétaires de canidés d’ignorance, et les plus déconstruits me plaignent – « Tu t’es fait avoir, c’est conçu exactement pour ça. » Je ne pense pas être assez bête pour confondre un berger allemand et un amas de silicium, et je sais bien que les ingénieurs derrière ces outils sont récompensés à chaque fois qu’ils nous y arriment un peu plus. Il n’empêche que le phénomène est là et survit à toutes ses tentatives de démystification : un lien bizarre, ténu, peut se créer entre un sujet humain et un pseudo-agent non humain.
Or, avec une croissance ininterrompue des usages personnels et professionnels, il est probable que les agents conversationnels d’IA générative vont se faire une place dans notre quotidien. Si l’on considère que ce que l’on appelle l’« intelligence artificielle » n’existe que sous la forme de produits et de services, commercialisés par de (très grandes) entreprises, parler de liens affectifs ou sociaux peut paraître étrange. D’un côté, un sujet humain de chair et d’os ; de l’autre, des « statistiques sous stéroïdes » comme aiment à plaisanter les geeks. Pourtant, s’en tenir là serait mettre de côté ce qui se passe réellement en situation d’interaction.
La mécanique du pacte
Avez-vous déjà essayé de répondre à un oiseau qui chante dans un jardin, en faisant comme si vous discutiez avec lui ? Assez vite, vous commencez à y croire. C’est la magie de l’anthropomorphisme. Nous imputons des intentions proches des nôtres à tout ce qui bouge, émet des sons ou nous fait vaguement penser à un interlocuteur. Petite, je me souviens même avoir entretenu une conversation avec un caillou qui me faisait penser à Jacques Chirac.