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“Foules ressentimentales. Petite philosophie des trolls”, de Valentin Husson : lisez un extrait de notre dernière parution
© Philosophie magazine Éditeur
Qui est vraiment le troll, cet être moqueur sans visage qui hante les réseaux ? Derrière son apparence comique ou cynique, le troll incarne une haine moderne. Foules ressentimentales. Petite philosophie des trolls, de Valentin Husson, qui paraît aujourd’hui chez Philosophie magazine Éditeur, explore le phénomène du trolling de manière inédite. Et si le troll disait quelque chose d’essentiel de notre époque ?
Découvrez-en ci-dessous un extrait exclusif. L’ouvrage est disponible en librairie dès aujourd’hui, vendredi 3 octobre.
« Depuis toutes ces perspectives, on peut donc désormais brosser le portrait-robot du troll d’Internet : s’il est bien un être humain à part entière, sa photo de profil est souvent un animal ou un personnage mythologique. Il grogne comme ces personnages fantastiques ; il est ce que la nuisance sonore est à la musique.
Il traîne sur les réseaux et les forums, toujours à l’affût du moindre mot équivoque qu’il pourrait venir soupçonner, souligner, pour alourdir le débat et irriter la communauté qui y dialogue. Il cherche à se faire remarquer, parfois en faisant marrer la galerie, parfois en horripilant celle-ci. Pour se rendre intéressant, le plus souvent, il souligne le peu d’intérêt de ce que nous disons. Il cherche à nous déstabiliser, à nous faire perdre notre sang-froid. S’il nous suit sur les réseaux, c’est pour nous hameçonner de son mot blessant. Incarnation de l’hostilité de la nature humaine, l’homme est, depuis l’invention des réseaux asociaux, un troll pour l’homme.
“Incarnation de l’hostilité de la nature humaine, l’homme est, depuis l’invention des réseaux asociaux, un troll pour l’homme”
Pour comprendre cette figure qui hante Internet, il nous faut revenir aux catégories de la psychanalyse. L’Homo numericus, dans sa version haineuse, est l’avatar de la destruction contemporaine du surmoi. Le troll a bouffé la seconde topique de Freud. Le surmoi était l’instance des tabous, des censures, des interdits sociaux et familiaux. Il constituait le rempart moral de l’individu contre le principe de plaisir, pulsion inconsciente destinée à s’assouvir immédiatement, indépendamment de la loi (morale ou juridique). Le surmoi refrénait cette agressivité. Il édictait que toutes les vérités n’étaient pas bonnes à dire et que tous les actes n’avaient pas à être autorisés. “Un homme, ça s’empêche”, écrivait Camus, et ce qui l’empêchait autrefois était ce surplomb réprobateur. Le troll pense, quant à lui – s’il pense –, qu’il lui faudrait dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Il n’est, en cela, qu’une figure métonymique de l’humanité nouvelle – une partie prise pour le tout. Or si ce “quelque chose” se dit tout bas en nous, c’est qu’il y a là une bonne raison : le dire serait contradictoire avec l’exigence de la vie sociale et commune. Cet inavouable viendrait effranger le lien social, détricoter le tissu de la société.
On ne peut pas tout dire, pas plus que l’on ne peut tout faire, et c’est ainsi que la civilisation est née et a perduré. Les tabous et les interdits sont salvateurs. Il n’y a que l’enfant ou le pervers qui jouissent de la transgression de ceux-ci. La perversion du troll tient dans sa toute-puissance infantile voulant subvertir la bienséance. Devant vous, il serait interdit à tous les sens du terme. Il ne balance sa haine que parce que l’anonymat le protège. Il n’a pas à en répondre.
“La perversion du troll tient dans sa toute-puissance infantile voulant subvertir la bienséance”
S’il ne la ramenait pas face à vous, rangeant sa langue qu’il a pourtant bien pendue, c’est que sa perversion n’est pas structurelle. Il n’y a, pour lui, que des effets pervers rendus possibles par les circonstances dans lesquelles il se trouve. Son invisibilité lui permet de jouir de sa victime en la regardant par le judas de sa fenêtre internet.
Cela signifie que le sujet de l’Homo numericus haineux est décalé par rapport à sa parole ; celle-ci n’est pas la sienne, elle est celle de son avatar. Si elle était propre, il en serait honteux. Le surmoi l’accablerait de culpabilité. Il devrait en répondre, c’est-à-dire en porter la responsabilité. L’enfant pervers se dédouane de ce qu’il profère, au profit de la jouissance qu’il a à dire et qu’on devrait taire. Quand dire, c’est jouir. Tout le plaisir réside dans la prononciation de mots interdits : l’enfant – comme le troll – n’est jamais aussi heureux que lorsqu’il dit ce qu’il ne faut pas dire. Les noms d’oiseaux le font rire ; comme l’insulte fait jouir le troll. Revisitant l’aphorisme de Wittgenstein, on pourrait tout à fait énoncer que : ce dont on ne peut parler, le troll ne le tait pas, il le vocifère. Mais la vérité, hélas, ne sort pas de la bouche de ces enfants. »
Foules ressentimentales. Petite philosophie des trolls, de Valentin Husson, vient de paraître chez Philosophie magazine Éditeur. 216 p., 19,50€, disponible ici.