Un classique à la loupe

Dea ex machina, les femmes de l’Odyssée

Temps de lecture : 15 min

Dea ex machina, les femmes de l’Odyssée

© Quitterie de Fommervault/Millennium Images

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Cet article est issu du Hors-série n°70 de Philosophie magazine, en kiosque le 15 juillet 2026.

Avant de retrouver Pénélope, Ulysse croise le chemin de Calypso, Circé et Nausicaa, trois femmes puissantes qui vont le guider.

Calypso, la nymphe

Folle amoureuse, la nymphe offre l’éternité à Ulysse en échange de sa captivité. Mais le héros envoûté retrouve lucidité : il préférera la mort, et donc la vie ; la gloire plutôt que l’oubli. 

Ulysse a disparu. Il est caché, retenu contre son gré dans une grotte sur une île du bout du monde, celle de la magnifique nymphe Calypso qui l’a recueilli après le naufrage essuyé en quittant l’île des bœufs du Soleil. Seul Ulysse a survécu, projeté sur l’île d’Ogygie, le « nombril des mers », d’où aucune terre n’apparaît à l’horizon. Ce n’est qu’après avoir évoqué le nom de cette nymphe (I, 14) que le nom d’Ulysse apparaît pour la première fois dans le poème (I, 21), et ce n’est pas sans lien. En effet, Ulysse est oublié, prisonnier d’une déesse, Calypso, qui, pendant sept ans, a cherché en vain à effacer en lui le souvenir d’Ithaque. Cette Calypso est fille d’Atlas, le titan « malfaisant » qui porte le poids du ciel, campé à l’extrême ouest, au pays des Hespérides. Par son ascendance, Calypso, divinement séduisante, est d’emblée dangereuse, à l’image de son île : hors du temps, inaccessible, sans bateau qui y accoste, sans bateau pour en repartir. La nymphe y vit dans une éternité de solitude ; elle chante à belle voix et tisse à son métier. Calypso (de kaluptein, « cacher ») et son île sont dissimulées aux regards, loin des dieux et des hommes, et cachent aussi Ulysse dans une grotte invisible. Sur cette île ensorcelante, rien n’est cultivé. Pourtant les fruits abondent, les jardins sont magnifiques, mais aucun mortel n’en foule le sol. Métamorphosé en homme immobile, privé de toute action, Ulysse est presque devenu un autre, dans la solitude d’un tête-à-tête amoureux qu’il subit, retenu par les paroles amoureuses qui l’enveloppent et l’obligent. Calypso a épuisé le désir d’Ulysse, aucune relation durable entre un mortel et une déesse n’est possible. L’amour avec les nymphes est dangereux quand l’homme est réduit à n’être qu’un partenaire sexuel passif, forcé, une proie. La nymphe ne lui plaît plus, mais il est condamné, chaque soir, à partager sa couche.

Pour que l’Odyssée soit contée, il faut l’intervention des dieux. Hermès, le messager, annonce à Calypso la décision de Zeus : Ulysse doit rentrer. Après avoir protesté, Calypso se résigne et donne enfin son congé à Ulysse : ce sera l’occasion de la première apparition du héros, en pleurs, à l’écart sur la grève, Ulysse le polutlas (« celui qui a beaucoup souffert »). Ses larmes épuisent son « vouloir vivre », son aiôn, ce fluide vital qui s’échappe de ses yeux, et il dépérit lentement. Ogygie est un ailleurs auquel il ne peut appartenir. Sa vie y est en suspens, et ce sont ses sanglots qui sont la marque de son humanité, car il se souvient – d’Ithaque, de Pénélope, de sa vie de mortel. Dans sa cachette d’Ogygie, l’île de l’oubli, Ulysse a dû résister à la séduction de Calypso, qui l’ensorcelle afin qu’il oublie Ithaque, et à sa conséquence, l’effacement de son passé. Et quelle plus forte affirmation d’attachement à la vie que d’accepter la mort ? C’est ce que fait Ulysse quand il refuse de rester éternellement auprès de la nymphe. Accepter l’immortalité que lui propose Calypso, c’est consentir à vivre comme elle, coupé du monde, dans une immortalité sans gloire. Amant immortel d’une nymphe, il serait dépossédé de sa célébrité posthume et, même éternellement vivant, sombrerait dans l’oubli.

Arrive alors le temps de mettre un terme aux sanglots, car l’action reprend pour Ulysse : il lui faut une embarcation. Calypso l’aide en lui donnant du bois, des outils, de la toile pour ses voiles, des provisions de route. Elle lui indique aussi quels astres observer pour garder son cap. Ulysse reprend la mer mais, avant de regagner Ithaque, il connaîtra encore un naufrage – façon poétique de couper le filet dans lequel il était prisonnier de Calypso, « la nymphe aux belles boucles ».


Circé, la magicienne

Capable de transformer les hommes en porcs, Circé la magicienne était, certes, vénéneuse. Mais grâce à Hermès, elle se laisse ensorceler par Ulysse, goûtant un an durant à l’amour mortel... 

Tout juste soustraits à la férocité des Lestrygons anthropophages, Ulysse et ses compagnons abordent au rivage d’Ééa, l’île de Circé. Fille d’Hélios, le dieu Soleil, et d’une nymphe océanide, Perséis, Circé est la sœur d’Éétès, le roi de Colchide, gardien de la Toison d’or. Elle habite une contrée lointaine, à l’extrémité orientale du monde connu, une île du bout du monde, à l’est, là où se lève le Soleil, son père. Sur cette île, pas de champs cultivés, mais des bois épais et, autour de la maison de Circé aux murs polis et à la porte brillante, des lions et des loups rendus dociles et accueillants par l’effet des drogues de la déesse. Dans cette nature, véritable réserve de chasse – Ulysse a d’ailleurs tué pour le repas un immense cerf, d’une taille extraordinaire –, où coexistent sauvagerie et proximité avec les dieux, vit Circé. D’une voix irrésistible, elle chante assise à son métier à tisser, et son ouvrage est si beau qu’il « trahit la main d’une déesse ».

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