Bac philo 2025

Corrigés du bac philo – filière technologique : explication de l’extrait de “Théorie des sentiments moraux”, d’Adam Smith

Temps de lecture : 9 min

Corrigés du bac philo – filière technologique : explication de l’extrait de “Théorie des sentiments moraux”, d’Adam Smith

© iStockphoto

Clément Filippi, professeur de philosophie, vous propose cette année sa « copie de bac » pour l’explication de texte tombée en filière technologique : un extrait de Théorie des sentiments moraux (1759), d’Adam Smith.

Attention, le corrigé est une proposition de correction : il s’agit ici de pistes possibles de traitement du texte et non de la copie-type attendue par les correcteurs !


 

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Texte fourni

« La société peut se maintenir entre différents hommes comme entre différents marchands, à partir du sens de son utilité, sans aucun lien réciproque d’amour ou d’affection. Et quoique l’homme qui en est membre n’est lié par aucune obligation, ni par aucune forme de gratitude vis-à-vis d’autrui, la société peut toujours être soutenue par l’échange mercenaire de bons services selon des valeurs convenues. La société, toutefois, ne peut subsister entre ceux qui sont toujours prêts à se nuire et à se causer du tort. Dès que surviennent les préjudices, dès que s’installent le ressentiment réciproque et l’animosité, tous les liens de la société sont déchirés, et les différents membres en quoi elle consistait, sont, en quelque sorte, disséminés et dispersés à l’entour par la violence et l’opposition de leurs affections discordantes. S’il y a une société entre des brigands et des assassins, ils doivent au moins, selon l’observation triviale, s’abstenir de se voler ou de s’assassiner les uns les autres. La société peut se maintenir sans bienfaisance, quoique dans un état qui ne soit pas le plus confortable ; mais la prédominance de l’injustice la détruira absolument. »

— Adam Smith, “Théorie des sentiments moraux” (1759)

Introduction

Faut-il nécessairement s’apprécier ou même s’aimer les uns les autres pour faire société ? Dans ce texte tiré de sa Théorie des sentiments moraux (1759), Adam Smith prend à contrepied l’idée que la société serait vouée à la destruction sans l’existence entre ses membres de la bienfaisance et de l’amitié. Il défend une conception moderne de la paix sociale sur le modèle du commerce entre des marchands pour qui seul doit compter le respect de règles communes. C’est la justice, ici entendue au sens de la préservation de la liberté de chacun, qui fait le véritable lien social. 

A) Éléments de l’analyse

1. En quoi les rapports entre les hommes en société peuvent-ils être comparés à des rapports “entre différents marchands” ?

Le texte de Smith s’ouvre par un rapprochement (« comme ») qui vaut plus qu’une simple comparaison. L’auteur entend montrer que la figure du marchand est en fait le modèle de la vraie citoyenneté. Est citoyen celui qui entretient avec les autres membres de la société un rapport d’« utilité », c’est-à-dire qui recherche son intérêt dans l’« échange mercenaire de bons services selon des valeurs convenues ». Le citoyen-marchand, contrairement à la figure du citoyen-soldat que pourrait promouvoir Jean-Jacques Rousseau par exemple, n’a pas besoin d’être le semblable de celui avec qui il fait société. Un marchand anglais peut commercer avec un marchand indien ou japonais, c’est-à-dire qu’ils peuvent procéder à des échanges tout en ayant de grandes différences culturelles et morales, et ce parce qu’ils respectent des règles d’échanges communes.

2. En prenant appui sur l’exemple d’une association de brigands et d’assassins, expliquez quelle est la condition pour que la société puisse “subsister”.

Pour défendre son idée, Smith prend l’exemple d’un cas-limite : la société des hors-la-loi. L’auteur ne fait pas l’éloge des brigands, il s’appuie simplement sur l’expérience et sur ce fait simple : les hors-la-loi ont des règles et font société – du moins, ils le peuvent. D’ordinaire nous avons du mal à croire qu’une société puisse subsister dans le crime et la violence. Pourtant les associations, les groupes, les sociétés de malfrats existent. En effet, s’ils « s’abst[iennent] de se voler ou de s’assassiner les uns les autres », autrement dit s’ils savent s’accorder selon le principe de l’utilité, alors leur entreprise pourra prospérer (du moins, entre eux). On peut donner raison à Smith si l’on songe aux règles strictes que doivent respecter les membres d’une même mafia. Ce qui, dès lors, fait que la société subsiste, c’est la « justice », soit le respect des règles communes au sein d’une même société. Cette idée ne va pas sans soulever une grande difficulté : à en croire Smith, les brigands sont justes s’ils savent respecter des règles communes. 

3. Quelle différence peut-on faire entre la bienfaisance et la justice ? Quelle est leur importance respective en société ?

Le terme de « bienfaisance » est associé dans le texte à ceux d’« amour », d’« affection » ou encore à la « gratitude ». Ce sont des sentiments moraux qui semblent désigner selon l’auteur des rapports altruistes et solidaires. L’existence de ces sentiments n’est pas complètement vaine pour la société, puisque Smith dit que, sans eux, elle ne se maintient pas d’une manière très « confortable ». On pourrait dire que la bienfaisance est une condition possible de la vie sociale, mais qu’elle n’est au fond qu’un luxe. Elle n’est ni nécessaire, ni suffisante ; au contraire de la justice, sans laquelle il n’y a pas de société possible. La justice, si on la compare à la bienfaisance, n’exige aucun rapport affectif. Elle n’a rien de sentimental, et on peut même penser qu’il est possible d’être juste avec autrui tout en ayant pour lui des sentiments très peu aimables. La justice est le respect, froid et impersonnel, des règles qui permettent l’échange entre tous selon le critère de l’utilité. Ainsi, la bienfaisance est une dimension importante de la vie sociale, et Smith ne va pas jusqu’à mettre sur le même plan les brigands et les gens honnêtes, mais il montre qu’elle n’est ni nécessaire ni suffisante pour faire société.

B) Éléments de synthèse

1. Quelle est la question à laquelle l’auteur tente de répondre dans ce texte ?

Smith pose la question du fondement et des conditions de possibilité de la vie sociale. Il se demande s’il est nécessaire que les membres d’une même société soient solidaires les uns des autres, s’ils doivent entretenir des rapports bienveillants et amicaux, ou s’il leur suffit de suivre, sans affection aucune, les règles qui leur permettent de poursuivre leur intérêt individuel et privé.

2. Dégagez les différents moments de l’argumentation.

Deux paragraphes se dessinent clairement. Dans le premier, Smith montre que la « bienfaisance » n’est pas une condition nécessaire ni suffisante pour maintenir la vie en société. La véritable condition de toute société possible est le respect des règles communes par lesquelles les hommes peuvent « commercer » les uns avec les autres. C’est ce qu’il entend démontrer dans le second paragraphe, en montrant comment l’injustice telle qu’il l’entend détruit réellement les liens sociaux.

3. En prenant appui sur les éléments précédents, dégagez l’idée principale du texte.

L’idée principale de ce texte est qu’au fond, il n’y a pas de contradiction manifeste entre la poursuite égoïste de ses intérêts privés et l’existence de la société. Pour peu que chacun respecte les règles communes qui gouvernent l’échange entre tous, la société pourra prospérer, même si les membres de la société ni ne s’apprécient, ni ne se ressemblent réellement.

C) Commentaire

1. Si les hommes sont égoïstes, une société juste est-elle impossible ?

À la lecture de ce texte, on est forcé d’admettre avec Smith qu’une société d’hommes égoïstes, sur le modèle de celle des « marchands », peut être juste. Qu’au fond, égoïsme et justice ne sont ni incompatibles ni contradictoires. On peut l’admettre en effet, tant qu’on s’en tient à une définition très formelle de la société juste. Est juste une société qui permet à chacun de ses membres de poursuivre leur intérêt personnel, sans que la liberté des uns n’empiète directement sur la liberté des autres. La justice consiste alors en un cadre minimal de règles, qui n’ont pas grand-chose à voir avec des valeurs ou des croyances déterminées avec lesquelles il faudrait constamment être d’accord sous peine d’être vu comme un ennemi. Tout l’intérêt d’une telle conception de la justice est qu’elle met de côté toutes les considérations de croyances, de rites, de valeurs. Elle s’en tient au caractère le plus simple, le plus abstrait et le plus formel de la justice. Elle exclut donc la possibilité pour l’un de ses membres d’être vu comme un « hérétique » ou comme un « ennemi intérieur », parce qu’il aurait des croyances, des rites ou des valeurs différentes de celle de la majorité. Ainsi, l’égoïsme, loin de rendre impossible la société juste, nous préserve au contraire d’une certaine forme d’injustice : la discrimination et l’intolérance.

Est-ce suffisant ? L’égoïsme ainsi compris nous rappelle beaucoup ce qu’on appelle l’individualisme. Smith dit bien que les hommes n’ont pas à se soucier des autres ni à entretenir avec eux des rapports de bienfaisance. Chacun donc s’occupe de soi-même, et n’a à faire à l’autre que dans la mesure où il recherche son intérêt privé. Or on pourrait définir la justice comme le fait de s’intéresser et de participer à la chose commune et publique, à la façon de la démocratie des Athéniens. Y a-t-il réellement justice, s’il n’y a aucune participation réelle du citoyen aux affaires politiques ? Le risque étant qu’à terme, chacun étant englué dans son égoïsme, les affaires politiques soient laissées à des tyrans et des despotes, comme le craint Tocqueville dans De la démocratie en Amérique. Autre problème : si une société d’hommes égoïstes suffisait pour être juste, alors pourquoi définir encore des ensembles politiques ? Le marchand n’a pas de nation, il est « mercenaire », et l’Anglais s’entend avec l’Indien ou le Péruvien. Ce n’est pas l’idée de société « juste » qui est impossible, c’est l’idée même de « société » qui devient superflue.

En bref, Smith ne fait pas un pur éloge de l’égoïsme, pas plus que sa position ne nie nécessairement la possibilité d’une participation politique des citoyens-marchands. Ce qu’il recherche, c’est un concept de justice capable de garantir une stabilité sociale minimale. Le respect de règles communes peut en effet constituer un tel principe. Mais il nous semble que ce principe, s’il veut fonder une société juste, ne peut ignorer l’exigence proprement politique de la justice – celle d’une participation active aux affaires communes.

2. L’injustice détruit-elle nécessairement la société ?

Autre point central du texte : l’idée que l’injustice détruit nécessairement la société. Si l’on s’en tient à ce que dit Smith, alors en effet l’injustice est ce qui « déchire » tous « les liens de la société ». Pour lui en effet, ces liens sont ceux qui reposent sur le modèle du commerce. Si l’on définit une société juste comme celle dans laquelle les uns et les autres peuvent librement échanger leur service en vue de l’utilité, alors tout ce qui met à mal une telle possibilité met réellement en péril la société elle-même. Il n’y a de société que dans la mesure où chacun a la liberté de commercer avec autrui. Dès lors que ces échanges sont rendus impossibles, il n’y a plus de société. À ce titre l’injustice est à la fois le contraire de la justice et la négation de la société : c’est en effet le risque, si l’on fait de la justice la condition nécessaire et suffisante de l’existence de la société.

Pourtant, si nous sommes aussi attentifs à l’expérience que propose Smith quand il prend l’exemple des sociétés de brigands, on pourrait penser que des sociétés injustes existent et subsistent malgré l’injustice. On pourrait penser que des sociétés injustes existent et subsistent non seulement malgré, mais parfois même grâce à l’injustice. C’est vrai d’abord si l’on prend une définition non smithienne de la justice. Si l’on considère que la justice est dans l’égalité, par exemple, on doit bien admettre que nombre de sociétés existent et ont existé par et grâce à l’injustice. Autrement dit, l’injustice a été le moteur de la subsistance de la société – les sociétés d’ordres ou de castes en sont un exemple. Mais c’est vrai aussi si l’on s’en tient à la définition de Smith lui-même. Même si celle-ci est purement formelle, elle suppose en réalité une égalité de conditions d’échange. Or cette égalité est largement fictive. Le modèle de Smith fait reposer la société sur un principe de justice qui, dans les faits, repose souvent sur des injustices réelles et structurelles. On pourrait alors se demander si son modèle de justice ne masque pas en réalité des inégalités structurelles qui le rendent possible.


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