Bac philo 2025
Corrigés du bac philo – filière technologique : “Sommes-nous libres en toutes circonstances ?”
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Nicolas Tenaillon, professeur de philosophie, vous propose cette année sa « copie de bac » pour le sujet de dissertation tombé en filière technologique : « Sommes-nous libres en toutes circonstances ? »
Attention, le plan et la réponse suivante sont une proposition de correction : il s’agit ici de pistes possibles de traitement du sujet et non de la copie-type attendue par les correcteurs !
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Introduction
Les circonstances désignent ce qui entoure, conditionne, voire détermine un fait principal. La liberté quant à elle peut se comprendre de plusieurs manières : métaphysiquement, comme une capacité d’initiative absolue ; moralement, comme le pouvoir d’être responsable de ses actions ; politiquement, comme possibilité de choisir ceux qui gouvernent. Affirmer que nous sommes libres en toutes circonstances revient à dire que notre liberté ne dépend de rien d’autre que de nous-même, qu’elle a un caractère absolu. Et de fait, je peux regarder où je veux, renoncer à une tentation ou, en démocratie, choisir le candidat de mon choix. Mais l’aveugle, l’enfant, le citoyen d’un État totalitaire n’ont pas ces possibilités. Ne faut-il donc pas tenir compte des circonstances comme ici l’éventuel handicap, l’âge ou bien le régime politique auquel on appartient pour évaluer l’étendue de notre liberté ? Cependant, si l’on soutient que la liberté dépend des circonstances, n’est-on pas amené à la relativiser au point finalement de la confisquer ? Il est tentant en effet de voir dans les motivations extérieures de nos actions un véritable déterminisme qui permet d’excuser nos fautes et de justifier notre paresse. Mais peut-on reprocher à l’enfant maltraité d’être en échec scolaire ? Au citoyen idéologisé et apeuré de ne pas se révolter contre le dictateur qui l’opprime ? Tout le problème repose donc ici sur le poids qu’il faut accorder aux circonstances dans l’exercice de la liberté. Autrement dit, y a-t-il des circonstances qui ruinent la liberté, et si oui, lesquelles ? Ou bien, malgré toutes les entraves qui rendent son exercice difficile, la liberté est-elle si forte qu’elle peut toujours triompher de ce qui pourrait faire croire qu’elle est une illusion ?
1) La liberté, une puissance indépendante des circonstances ?
Pour démontrer qu’en toutes circonstances, nous sommes libres de nos choix, il est éclairant de reprendre l’expérience de pensée proposée au XIVe siècle par le théologien philosophe Jean Buridan. Celui-ci imagine qu’on place un âne à égale distance d’un saut d’eau et d’un picotin d’avoine et soutient qu’il mourra sur place de faim et de soif ! Pourquoi ? Parce que, dans une telle situation, les motifs de son action possible s’annulent mutuellement : aucun des deux objets convoités ne pourra exercer une force suffisante pour l’inciter à bouger. Remplaçons maintenant l’âne par un être humain. Il est évident que, même s’il a autant faim que soif, cette personne ne se laissera pas mourir en restant immobile. Ceci prouve qu’en l’absence de motif prévalant, l’homme peut encore se décider à agir grâce à une force qui n’a pas besoin d’autre cause qu’elle-même pour s’exercer. Cette force, c’est le libre arbitre, appelé aussi : liberté d’indifférence. Autrement dit, l’être humain possède en lui un pouvoir d’autodétermination grâce auquel il peut agir sans raison apparente et donc quelles que soient les circonstances. Mais le pouvoir d’initiative suffit-il à définir la liberté ?
Dans la réalité, un acte libre suppose plus qu’une simple capacité d’agir. C’est ce que montre Aristote. Pour qu’une action soit librement entreprise, il faut qu’elle puisse donner lieu à une description qui suit la séquence suivante : délibération/ choix/ action. Sans la délibération qui porte sur la connaissance des effets de l’action, l’acte ne peut être vraiment libre. Ainsi pour qu’une action soit volontaire, il est nécessaire non seulement que son principe soit dans celui qui agit et non pas dans une cause extérieure, mais encore que ce qui est fait le soit en connaissance de cause. En effet, « il peut arriver que l’agent ignore ce qu’il fait ». Tel est le cas, par exemple, de celui qui « voulant montrer l’appareil, fait partir la catapulte ». Le geste qui déclenche le jet de la pierre est bien causé par lui mais, visiblement ignorant du fonctionnement de la machine, l’agent ne pourrait dire que son geste est volontaire, surtout dans le cas où la pierre lancée a provoqué des dommages à autrui. Ainsi pour Aristote, « ce qui est volontaire semble être ce dont le principe se trouve dans l’agent qui connaît toutes les circonstances particulières de l’action ». Mieux : pour parler d’action libre, il faudra préciser que l’action volontaire doit porter sur « ce qui dépend de nous ». Un degré élevé de connaissance de soi et du monde est donc ici requis. Nous ne sommes libres que si l’on connaît les circonstances qui peuvent affecter notre action. Mais jusqu’où peut s’étendre cette connaissance ?
Si la liberté dépend au fond de la capacité de la raison à évaluer les conditions de son exercice, peut-elle encore prétendre être une puissance absolue ? Car dès lors que nous prenons conscience que notre savoir est limité, notre liberté n’est-elle pas elle-même limitée puisque nos choix ne peuvent plus être parfaitement éclairés ?
2) Le poids des circonstances : une liberté illusoire ?
« Les hommes se croient libres pour cette seule cause qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par où ils sont déterminés. » Cette célèbre phrase de Spinoza montre que le libre arbitre est en réalité une illusion. De même qu’une pierre en chute libre, si elle pouvait avoir conscience d’elle-même, serait tentée de penser qu’elle est la seule origine de son mouvement alors qu’il s’explique par la force gravitationnelle qui l’attire vers la terre, de même, l’homme qui éprouve en lui le sentiment d’une liberté absolue ne mesure pas combien ses choix sont déterminés non seulement par ce qui l’entoure ici et maintenant mais aussi par son éducation, son caractère, ses habitudes… Est-ce à dire que nous ne sommes jamais libres quelles que soient les circonstances ? Si tel était le cas, nous ne pourrions sans doute pas poser la question. Mais l’on comprend avec Spinoza que la liberté dépend moins d’une puissance interne que de la connaissance de ce qui permet à cette puissance d’agir. Or ce que révèle une analyse approfondie des conditions de l’action, c’est que plus la connaissance augmente, plus son objet se révèle comme nécessaire. Est-ce à dire que les circonstances déterminent entièrement l’action aux yeux du sage ?
Peut-être pas. Mais il est clair que la méconnaissance des circonstances ne permet probablement pas l’exercice de la liberté. C’est du moins ce que l’on peut soutenir avec Montesquieu, dans le domaine du politique. Celui-ci, partisan de la séparation des pouvoirs et d’une monarchie parlementaire, étudie de près dans L’Esprit des lois (1748) les circonstances qui permettent l’avènement du meilleur régime pour tel ou tel peuple. Or il lui apparaît que sous certains climats (trop chaud ou trop froid), dans certains empires (immenses), l’idéal d’une monarchie parlementaire est inapplicable. « La liberté même a paru insupportable à des peuples qui n’étaient pas accoutumés à en jouir », dit-il même ! Et pour le faire comprendre, il propose une image saisissante : « C’est ainsi qu’un air pur est quelquefois nuisible à ceux qui ont vécu dans un pays marécageux. » Autrement dit, il y a selon Montesquieu des circonstances qui rendent impossibles un régime de liberté. L’idéal démocratique ne peut selon lui convenir à tout le monde. Thèse choquante aujourd’hui mais qui a le mérite de rappeler qu’en politique, il est prudent de tenir compte des conditions d’applications de l’extension des droits pour ne pas générer malgré soi une situation anarchique incontrôlable.
On voit donc que pour être libre, il faut étendre le plus possible la connaissance des circonstances. Mais n’est-ce pas au prix d’un certain conservatisme que les théoriciens de la nécessité justifient leur définition de la liberté ? Celle-ci ne peut-elle pas braver les circonstances ?
3) Défier les circonstances : la liberté comme audace
S’il faut bien accorder que l’ignorance des circonstances est fatale à la liberté, on peut aussi soutenir que leur accorder trop de poids tétanise l’action et ruine tout autant la liberté. C’est là la thèse de Jean-Paul Sartre, penseur par excellence de la liberté, comme il l’explique dans sa célèbre conférence L’existentialisme est un humanisme (1946). Il est convaincu que si l’homme naît en situation (il n’a choisi ni sa date, ni son lieu de naissance, ni sa classe sociale, ni son éducation), il peut toujours « s’arracher » à cette situation d’origine, car il n’a pas d’essence mais il est ce qu’il se fait être. Si en effet le déterminisme des circonstances était aussi irrévocable que le prétendent les esprits conservateurs, on ne pourrait expliquer qu’un fils d’ouvrier puisse devenir médecin ou avocat. Et néanmoins, c’est toujours relativement à la situation que se définit la liberté : « Il n’y a de liberté qu’en situation. » Cette interdépendance signifie que, pour Sartre, on ne peut s’affranchir totalement de ce qui conditionne l’action : il y a toujours de l’imprévisible dans mes engagements. Mais cette contingence, loin de ruiner ma liberté lui donne son sens en lui rappelant qu’elle est toujours située. Si en effet nos actions suivaient nos décisions sans que des éléments extérieurs ne puissent faire échouer ce mécanisme, nous ne serions pas libres parce que notre liberté ne s’exercerait pas dans le monde. Il faut donc admettre que « toute entreprise humaine réussit par hasard et en même temps réussit par l’initiative humaine » (Cahiers pour une morale, 1983). Ainsi les circonstances ne sont jamais totalement connaissables, mais elles ne sont pas telles que ma liberté ne puisse les défier. Toutefois, une telle thèse n’est-elle pas trop exigeante ? N’y a-t-il pas malgré tout des circonstances qui feraient que dire comme Sartre que l’homme est « sans excuse », est excessif ?
Si le législateur a fini en France par instituer en 1832 la notion de « circonstances atténuantes », c’est bien parce que la liberté de choix incriminée pour justifier certaines peines a pu paraître injuste compte tenu du profil du criminel. La psychologie et la sociologie, au moment de l’essor des sciences humaines, sont venues ainsi améliorer les décisions de justice en aidant à évaluer de manière plus précise le degré de liberté de choix de l’accusé au moment de son mauvais choix. Certes, Michel Foucault a pu montrer dans son cours au collège de France sur Les Anormaux que tenir compte des circonstances atténuantes ou aggravantes n’était pas dénué d’arrière-pensées politiques, notamment d’empêcher des acquittements. Mais le fait est que liberté et circonstances sont bel et bien à penser ensemble pour qu’une société puisse prétendre être une société juste. Pour être libre, il faut ainsi que non seulement nous soyons capables d’évaluer les circonstances qui affectent nos choix mais que les autres aussi sachent le faire dans un cadre rationalisé et institutionnel.
Conclusion
Il s’agissait de savoir si nous sommes libres en toutes circonstances. Au-delà de l’évidence que celui qui est en prison, à l’hôpital ou en maison de retraite ne peut jouir pleinement de la liberté élémentaire qu’est la liberté de mouvement, il nous est apparu que si certaines circonstances excusent nos actes lorsqu’ils sont répréhensibles, nous devons aussi admettre que ce qui nous détermine ne ruine pas notre liberté car être adulte, c’est être aussi responsable. Défier les circonstances, faire preuve d’audace n’est-ce pas ce qui fait la grandeur de l’homme et qui donne à la liberté son véritable prix, à savoir celui d’être une valeur absolue ?
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1. Sommes-nous libres en toutes circonstances ?
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