Bac philo 2025
Corrigés du bac philo – filière technologique : “Avons-nous besoin d’art ?”
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Audrey Jougla, professeure de philosophie et autrice, vous propose cette année sa « copie de bac » pour le sujet de dissertation tombé en filière technologique : « Avons-nous besoin d’art ? »
Attention, le plan et la réponse suivante sont une proposition de correction : il s’agit ici de pistes possibles de traitement du sujet et non de la copie-type attendue par les correcteurs !
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- Principales notions mobilisées par le sujet : art, bonheur, technique, raison
- Auteurs : Hume, Kant, Hegel, Nietzsche, Bergson, Arendt
Introduction
Que l’on pense aux peintures rupestres, comme à Lascaux ou à la grotte Chauvet, suffit à nous renseigner sur l’imbrication entre art et humanité, ce qui est d’autant plus fascinant à des époques où la survie constituait l’enjeu principal. Du grec technê, l’art est une production qui requiert notre aptitude technique. Si l’artisan et l’artiste ont en partage cette même intention fabricatrice, le second s’en distingue par sa finalité, nullement destinée à remplir un besoin. Activité gratuite, faite pour elle-même, l’art est une poièsis, c’est-à-dire une production qui n’a pas vocation à couvrir une fonction précise.
Comment dès lors pourrait-on avoir besoin d’une activité non nécessaire ? Si l’on conçoit que l’artiste a besoin de l’art pour s’exprimer, qu’en est-il de l’humanité toute entière ? A priori, l’art n’a pas vocation à répondre à un besoin, physiologique ou matériel, contrairement à toutes les autres activités humaines. Mais il n’en est pas moins une nécessité pour l’esprit, conférant une dimension spécifique à la condition humaine qui nous distingue de l’animal, sans quoi nous ne produirions et contemplerions pas d’œuvres de manière aussi passionnée depuis si longtemps. Serait-ce peut-être justement parce que l’art ne répond pas à un besoin qu’il nous est nécessaire ?
1) L’art ne répond à aucun besoin et son accès n’a rien d’universel
Les œuvres d’art, et en particulier l’art contemporain, sont souvent moquées pour leur futilité apparente. Qu’est-on censé ressentir ou penser devant un monochrome blanc de Kasimir Malevitch ? De toutes les occupations humaines, telles que le commerce, ou celles en lien avec la santé, l’alimentaire, l’éducation, la sécurité, le bâtiment, les artistes feraient alors partie d’une frange inutile ou du moins superficielle de la population. Ainsi, le rôle de l’art dans l’économie d’un État peut sembler dérisoire au regard d’autres secteurs tels que l’industrie. Au sens physiologique ou matériel, nous n’avons pas besoin d’art : nombreuses sont les personnes qui ne côtoient que très peu, ou pas du tout, les œuvres d’art au long de leur vie, qu’il s’agisse d’époques précédentes ou d’autres latitudes. Sur l’échelle de la nécessité, l’art semble bien alors arriver en dernier, c’est-à-dire lorsque tous les autres besoins sont couverts. Si l’on se réfère à la pyramide de Maslow, qui propose la représentation de cinq besoins motivant les comportements de l’individu, on voit que l’art n’a pas vraiment sa place.
Si l’art nous était nécessaire, nous y aurions tous accès de manière spontanée, comme le langage, alors qu’il n’en est rien. Accéder à l’art et à sa compréhension suppose au contraire une éducation, voire une formation, et s’il est un domaine qui semble élitiste, c’est bien celui des beaux-arts. C’est ce que souligne David Hume dans De la norme du goût (1757) : « Bien que les principes du goût soient universels […] cependant bien peu d’hommes sont qualifiés pour donner leur jugement sur une œuvre d’art. » La formation, la pratique, font partie des préalables pour accéder à la réception juste d’une œuvre. Nous avons tous déjà éprouvé ce sentiment désagréable d’incompréhension totale face à une œuvre d’art, avec un ostracisme certain : comme si nous n’étions pas assez éduqués pour saisir le propos de l’artiste, nous ressentons une forme de mise à l’écart. C’est là le reproche souvent adressé à l’art contemporain : il ne s’adresserait qu’à un petit cénacle d’amateurs, signifiant aussi sa futilité.
Pourtant, une vie sans art semble inconcevable. Lors du confinement, en 2020, la fermeture des musées et des salles de spectacles a suffi à donner un aperçu – très partiel puisque les livres, les films ou la musique restaient à notre disposition – du rôle essentiel de l’art.
2) L’art est pourtant une nécessité pour l’esprit humain
Si la compréhension de l’art nécessite une éducation, l’attrait pour celui-ci semble pourtant universel. Dès l’enfance, les tout-petits manifestent une joie et une curiosité spontanée pour la musique, la peinture, la lecture d’histoires, indiquant bien que l’art répond à une nécessité de l’esprit. L’attrait pour le beau fait partie de la nature humaine et l’art offre cette possibilité. Preuve en est : nous sommes tous réceptifs à la beauté. Comme le postule Emmanuel Kant dans sa Critique de la faculté de juger (1790) : « Est beau ce qui plaît universellement sans concept. » La beauté qui provient de l’art n’a pas besoin de justification, elle nous offre une impression de complétude sans discours apposé par-dessus. Or, pour reprendre la question de la place économique de l’art dans notre société, l’art, la beauté, l’esthétique, ne sont-ils pas dans la grande majorité des cas ce que recherchent les touristes en premier lieu ? Loin de se cantonner aux musées et aux spectacles, l’art infuse l’architecture, les monuments, les jardins, le patrimoine commun et tout ce que l’on peut juger digne d’intérêt à visiter
Néanmoins, l’art dépasse cette seule recherche de beau : il répond à un besoin humain de partage d’émotions. Une œuvre d’art peut choquer, hanter, terrifier, montrer le laid, susciter l’effroi : qu’il soit porteur d’un message de l’artiste ou non, l’art existe pour un public chez qui il suscite de forts ressentis. Cette réception permet de former un rassemblement, un partage entre des individus qui ne se connaissent pas, de nature autre que politique. Qui n’a pas ressenti le plaisir d’éprouver les mêmes peurs ou la même énergie que son voisin lors d’une séance de cinéma ou à un concert ? Georg Wilhelm Friedrich Hegel, dans l’Esthétique (1835), souligne combien l’art « agit en remuant, dans leur profondeur, leur richesse et leur variété, tous les sentiments qui s’agitent dans l’âme humaine ». Ce qui a une conséquence claire selon lui : « L’art aurait notamment pour but l’adoucissement de la barbarie en général, et chez un peuple qui débute seulement dans la vie civilisée cet adoucissement des mœurs constitue en effet le but principal qu’on assigne à l’art. » Loin de n’être qu’un divertissement au sens pascalien, l’art fonde et pacifie une communauté humaine.
L’art offre une proposition au-delà du réel, par la fiction, par l’imagination. L’art n’a pas besoin de se donner un but ou d’être mis au service d’une cause (politique ou religieuse comme l’art engagé ou l’art sacré). Il change notre perception en nous offrant un autre rapport au monde. Faut-il pour autant lui assigner une fonction déterminée ? N’est-ce pas dans sa spontanéité, son imprévisibilité, sa gratuité, que l’art nous touche au plus profond ?
3) C’est justement parce que l’art s’extrait du besoin qu’il est nécessaire, et qu’il définit ainsi notre condition humaine
La nécessité de l’art revient ainsi à s’affranchir d’une partition du monde entre utile et inutile : il dit notre condition humaine et notre besoin impérieux de nous extraire de l’animal. D’abord par la recherche du beau ou du partage, mais aussi par le plaisir éprouvé par les sens. La gastronomie, la sommellerie, sont ainsi des domaines qui ne visent à pas à satisfaire la faim et la soif mais à conférer une valeur artistique à ce qui en est a priori dénué, pour le seul plaisir gustatif. Cette conversion du besoin en art est propre à l’humain : nous visons le plaisir des sens au-delà de la nécessité, et nous y travaillons. La recherche d’un grand vin dit cette recherche de l’excellence sensorielle. L’art définit notre arrachement à l’ère du besoin, et ainsi notre exceptionnalité dans le règne animal.
L’art nous affranchit aussi du langage et comble les limites de celui-ci. Plus que de véhiculer des émotions, les œuvres d’art parviennent à atteindre l’ineffable. Dès lors, l’art nous donne accès à plus d’acuité sur le réel. Comme le décrit Henri Bergson dans sa Conférence de Madrid sur l’âme humaine (1916) : « Qu’est-ce que l’artiste ? C’est un homme qui voit mieux que les autres car il regarde la réalité nue et sans voile. Voir avec des yeux de peintre, c’est voir mieux que le commun des mortels. » Il ne s’agit pas de remplir un besoin, mais de lever un autre pan du réel, par-delà le langage. Par exemple, lorsque je suis devant les Nymphéas de Monet, je prends conscience de la beauté du monde car l’artiste me montre ces fleurs de manière inédite, dans leur évanescence colorée. J’aurais très bien pu me passer de cette vision impressionniste de la nature, mais une fois que cet émerveillement m’a atteint, je reste marqué par cette contemplation durablement. Lorsque je vois des nénuphars dans la vraie vie, mon regard lui-même en est à jamais changé.
Enfin, grâce à l’art, notre humanité peut prétendre dépasser sa mortalité : par les œuvres, les sociétés créent un legs aux générations futures et livrent un témoignage du monde tel qu’elles l’ont connu. Hannah Arendt le relève dans la Crise de la culture (1961) : « Du point de vue de la durée pure, les œuvres d’art sont clairement supérieures à toutes les autres choses ; comme elles durent plus longtemps au monde que n’importe quoi d’autre, elles sont les plus mondaines des choses. » Cette visée « mondaine » change radicalement de ce que l’on suppose : les œuvres ne s’adressent pas à un seul public, mais au monde entier. « Elles ne sont pas fabriquées pour les hommes, mais pour le monde, qui est destiné à survivre à la vie limitée des mortels, au va-et-vient des générations », poursuit Arendt. Un désir de permanence et de continuité s’inscrit ainsi dans l’art, disant notre spécificité humaine.
Conclusion
« Nous avons besoin de tout art pétulant, flottant, dansant, moqueur, enfantin, bienheureux, pour ne pas perdre cette liberté qui nous place au-dessus des choses », écrit Friedrich Nietzsche dans Le Gai Savoir (1882). Ainsi l’art nous permet de mieux supporter le réel, mais aussi d’envisager notre propre condition humaine, précisément parce qu’il ne répond à aucun besoin précis. L’art n’est pas un besoin vital mais bien une nécessité pour l’esprit humain, au sens où il amplifie notre existence et lui donne la pleine mesure de son exceptionnalité. Il nous affranchit du règne animal et peut-être de notre mortalité ; en cela, il constitue peut-être une libération face aux contingences.
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