Justice

Procès de Mazan : six ressorts philosophiques d’une affaire hors norme

Temps de lecture : 10 min

Procès de Mazan : six ressorts philosophiques d’une affaire hors norme

Gisele Pélicot arrive au palais de justice d'Avignon, mardi 17 septembre 2024. © Diane Jantet/AP Photo/Sipa

Cet article est réservé aux abonnés.

L’affaire dite des « viols de Mazan », jugée depuis début septembre, bouleverse la France. Peut-être parce qu’au-delà de la gravité révoltante des faits, ce procès révèle l’état profond de la société et jette un trouble sur nos certitudes les plus ancrées. Analyse.


« Je reconnais les faits dans leur totalité. » Au premier jour de sa comparution devant la cour criminelle du Vaucluse à Avignon, Dominique Pélicot, principal accusé du procès dit des « viols de Mazan », n’a pas semblé vouloir minimiser les faits. « Je suis un violeur, comme ceux qui sont dans cette salle », a reconnu cet homme de 71 ans, qui a drogué sa femme pendant une dizaine d’années pour la faire violer, inconsciente, par des dizaines d’inconnus, eux aussi jugés pour ces crimes présumés.

Cet aveu de Dominique Pélicot vient nourrir l’idée selon laquelle ce qui se joue dans ce procès, ce n’est pas seulement ces faits d’une gravité rare mais quelque chose de plus abyssal. Logique patriarcale de la solidarité masculine, objectivation de la femme, emprise du mari sur le domicile conjugal, définition du viol… mais aussi construction des barrières morales et mystère de la psyché d’autrui : voici six ressorts philosophiques de cette affaire sans précédent.

 

1. Le procès du patriarcat

Un ancien époux et cinquante inconnus : le procès de Mazan est d’abord inédit par l’ampleur du nombre d’accusés – un box a d’ailleurs dû être spécialement aménagé pour accueillir tous les hommes appelés à comparaître. Visuellement, notent les journalistes présents au sein de la salle d’audience qui n’ont pas le droit de prendre de photos, cela donne un effet de masse qui édifie. L’âge de ces hommes, leurs professions, milieux sociaux, statuts domestiques, centres d’intérêt sont d’une grande diversité, ce qui invalide l’idée selon laquelle les violeurs auraient tous le même profil – forcément marginal et inquiétant. En un mot, ces individus, qui doivent chacun exposer leur défense durant les quatre mois du procès, étaient insoupçonnables.

Insoupçonnables… et tacitement solidaires. Bien qu’ils n’aient été en contact direct qu’avec Dominique Pélicot, ils n’ont jamais jugé bon de prévenir la police une fois arrivés dans la chambre à coucher où gisait une femme inconsciente, ni de signaler la page du forum en ligne intitulée « À son insu », où l’ex-mari de Gisèle Pélicot procédait à ses sordides recrutements. Aucun n’a, semble-t-il, cherché à entrer en contact avec la victime avant de la pénétrer – et pas davantage après le rapport sexuel. Simple indifférence collective au sort d’une femme ou volonté délibérée de couvrir les agissements d’autres hommes ?

Dans tous les cas, ces éléments mettent en lumière une logique patriarcale, selon la définition féministe de ce terme, celle d’une société où les positions d’autorité et de pouvoir sont majoritairement détenues par les hommes. « Patriarcat » est ainsi le synonyme de « domination masculine », une domination qui se perpétue grâce à l’entre-soi masculin. Dans son livre Masculinités (1995, trad. fr. Éd. Amsterdam, 2014), la sociologue australienne Raewyn Connell décrit les ressorts d’une telle solidarité de genre. Elle distingue quatre types de relations entre hommes : hégémonie, subordination, complicité, marginalisation – cette dernière s’appliquant surtout aux homosexuels.

Cet article est réservé aux abonnés