Dialogue

Gisèle Pelicot, la violence sexuelle et nous : Manon Garcia dialogue avec l’avocat Antoine Camus

Temps de lecture : 14 min

Gisèle Pelicot, la violence sexuelle et nous : Manon Garcia dialogue avec l’avocat Antoine Camus

Croquis de justice réalisé le 19 décembre 2024 à Avignon montre Gisèle Pelicot lors de l'audience du verdict de la cour qui a condamné son ex-mari à la peine maximale de 20 ans de prison pour avoir commis et orchestré ses viols collectifs avec des dizaines d'inconnus qu'il avait recrutés en ligne. ©  Benoit Peyrucq/AFP

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 187 de Philosophie magazine, en kiosque le 20 février 2025.

Lors de la plaidoirie finale qu’il a prononcée au procès des viols de Mazan, en décembre dernier, Antoine Camus, l’un des avocats de Gisèle Pelicot, a invoqué la « banalité du mal » de Hannah Arendt et la « conversation des sexes » de Manon Garcia, qui se trouvait depuis plusieurs semaines dans la salle d’audience du palais de justice d’Avignon. Alors que la philosophe féministe publie un essai tiré de cette expérience, Vivre avec les hommes. Réflexions sur le procès Pelicot (Climats), ils tirent les leçons de cette affaire sans précédent. 

 

Antoine Camus : Le choix de Gisèle Pelicot de faire porter sa voix par deux hommes avocats ne tient pas de la coïncidence. Lorsqu’elle m’a contacté en novembre 2022, elle avait déjà compris que son histoire comportait une part d’universel. Mais elle ne s’est jamais considérée comme victime des hommes en général. Elle s’est toujours gardée d’opposer les deux sexes. Son ambition était de comprendre comment ceux-là pouvaient la regarder droit dans les yeux en niant leurs viols pourtant filmés. 

 

Manon Garcia : Ça l’honore de ne pas en faire une question de guerre des sexes. Mais j’ai été très frappée par le fait que toutes les femmes que j’ai fréquentées ces derniers mois, en France, en Allemagne, aux États-Unis, se sont senties profondément concernées par ce procès, alors que, pour la plupart des hommes, c’est resté un simple fait divers. Ce n’est pas seulement en tant que philosophe mais aussi en tant que femme que ce procès m’a saisie. En y allant, j’avais prévu d’y rester une semaine, je suis revenue plusieurs fois et j’ai décidé d’écrire un livre. Mais ce n’est malheureusement pas avec un procès qu’on va changer ce qui a rendu possible le calvaire de Gisèle Pelicot. 

 

A. C. : La justice pénale est une réaction nécessaire à la déchirure portée au tissu social qui ne règle pas tout ! Mais la résonance inédite du procès de Mazan peut en faire un instrument puissant du changement. 

 

M. G. : La justice pénale ne peut punir que des individus, vous avez raison. Mais dans ce cas précis, le « dehors » du procès compte encore plus que ce qui s’est déroulé dans la salle d’audience : on a compris que le problème n’est pas seulement ces cinquante et un hommes mais tout un système social que les féministes appellent patriarcat. 

 

A. C. : Les explications déroulées par les accusés ont beaucoup à voir avec la culture patriarcale. Nous nous sommes attachés à la déconstruire, et le verdict est une réponse ! Mais Mazan demeure une affaire exceptionnelle : près de 200 viols commis par soumission chimique pendant dix ans sur une seule femme dans sa chambre conjugale par plus de 50 hommes « recrutés » par son mari sur Internet. Ce crime a été rendu possible par la conjugaison de la soumission chimique et de l’immense perversion d’un homme en qui Gisèle Pelicot avait placé toute sa confiance. C’est ce qui explique que personne, ni elle, ni son entourage, ni les médecins qu’elle a consultés, n’ont jamais su interpréter les signaux qui étaient pourtant légion !

 

M. G. : C’est aussi à la perversion de voyeur et de collectionneur de Dominique Pelicot, à son étrange « générosité », que nous devons la tenue de ce procès. C’est lui qui a donné aux enquêteurs l’accès à ses vidéos sur son disque dur, c’est lui qui a indiqué que son stock de médicaments se trouvait dans ses chaussures de randonnée dans le garage de la maison.

 

A. C. : À la différence de ce qui se passe dans la plupart des procès de viol, où la parole de la victime s’oppose à celle de l’accusé, il a en effet fourni aux autorités la preuve matérielle indubitable des crimes qu’il a perpétrés ! La publicité des débats est un autre marqueur de ce procès. Elle est la règle, sauf que, pour les affaires de violences sexuelles, le huis clos est systématiquement proposé aux victimes, et la majorité en fait le choix. Au début, Gisèle Pelicot n’avait pas voulu voir les vidéos au cours de l’enquête, se contentant de quelques captures d’écran. Mais nous ne voulions pas qu’elle les découvre à l’audience. Lorsqu’elle les a visionnées dans notre cabinet, la honte a fait place à un sentiment d’indignation. « Mais enfin, nous a-t-elle dit, vous vous rendez compte, je ne suis rien, je suis un sac-poubelle, les gens doivent voir ça. Il ne s’agit pas seulement de violer, il s’agit d’avilir et d’humilier. » Elle a considéré que ce document intéressait toute la société. Et elle n’a jamais regretté cette décision. La publicité lui a permis de prendre l’opinion à témoin en rééquilibrant le rapport de forces initial où nous faisions face en petit nombre à la cohorte hostile de dizaines de violeurs, de leurs familles et de leurs avocats, certains dans le box des accusés, mais la plupart en liberté, dans la salle d’audience.

Cet article est réservé aux abonnés
Les concepts liés à cet article

Domination masculineFatalismeMalPouvoir