Entretien
Najat Vallaud-Belkacem : “Le RN jette un voile de suspicion sur toute la population d’origine étrangère”
Najat Vallaud-Belkacem. © Jeff Pachoud/AFP
Cet article est réservé aux abonnés.
Des responsables du Rassemblement national souhaitent interdire l’accès à certains postes de l’État aux Français qui détiennent une seconde nationalité. L’ancienne ministre de l’Éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem, elle-même franco-marocaine, s’insurge contre la volonté de l’extrême droite de désigner des boucs émissaires au sein des citoyens.
Comment avez-vous réagi à l’annonce faite par Jordan Bardella de vouloir exclure les Français binationaux des postes stratégiques ?
Najat Vallaud-Belkacem : À titre personnel, cela ne m’a absolument pas surprise. Dans le champ concurrentiel qu’est la politique, Le RN – et le FN avant lui – a développé une offre qui se distingue des autres essentiellement sur cette dimension de discrimination entre citoyens, de rejet, d’exclusion, de hiérarchisation des individus en fonction d’où ils viennent. C’est sa marque distinctive, son identité intrinsèque. On a tellement normalisé le RN ces dernières années qu’on a fini par river son regard sur l’annexe – son programme économique, la crédibilité de son candidat, la couleur de ses cravates, le fait qu’il ait ou non des fonctionnaires à ses côtés, etc., tout en perdant de vue l’essentiel, son unique cœur de métier et raison d’être : désigner des boucs émissaires prétendument responsables de vos malheurs plutôt que d’essayer d’apporter la moindre réponse à ces derniers. La réalité de ce qu’il est, et de ce qui justifie son existence aux yeux de nombre de ses électeurs, finit par ressortir.
“Pour 200 000 postes avec une habilitation secret défense, la condition de nationalité n’est pas posée, et cela n’a jamais créé de danger pour la sécurité nationale”
Y a-t-il déjà des emplois dits “sensibles” interdits aux binationaux ?
Si c’est aux questions de sécurité défense qu’on s’intéresse, alors oui, des règles existent déjà : sur les 205 000 personnes qui travaillent depuis des années avec une habilitation secret défense, il y en a 5 000 pour lesquelles la nationalité française est exigée. Autrement dit, pour 200 000 postes avec une habilitation secret défense, la condition de nationalité n’est pas posée, et cela n’a jamais créé de danger pour la sécurité nationale. Des milliers d’étrangers ont eu droit à cette habilitation et ont donné entière satisfaction. La vérification de la fiabilité d’une personne est faite pour un étranger comme pour un Français par les services de renseignement. Les étrangers qui ont cette habilitation secret défense sont considérés comme fiables, les vérifications sur leur patriotisme à l’égard de la France sont sérieuses et jamais la France n’a eu à se plaindre d’eux, bien au contraire. Mais, de toute façon, cet exemple du secret défense pris par le RN pour se désembourber à chaque fois qu’il est interrogé n’est rien de plus que de l’enfumage. La réalité, c’est qu’il lance un voile de suspicion sur toute la population d’origine étrangère, qu’il jette en pâture et qu’il caractérise comme n’étant digne ni de confiance, ni de visibilité, ni d’accès à des responsabilités importantes. Écoutez donc leurs candidats aux législatives lorsqu’ils parlent sans filtre : c’est l’ensemble des emplois publics qui leur paraît inconcevable de voir occupés par des personnes nées ailleurs que sur notre sol. Voire des personnes d’ailleurs nées ici, car comme vous le savez, on peut aussi être binational simplement parce qu’on est l’enfant d’un couple mixte dont les deux parents vous transmettent la nationalité…